—Un père en colère dit à son fils:—Va-t'en au Diable! Le fils, étant sorti peu après, rencontra le Diable qui l'emmena; et on ne le revit plus[156]. Un autre homme, irrité contre sa fille, qui mangeait trop avidement une écuelle de lait, et qui était excusable puisqu'elle n'avait que dix à douze ans, eut l'imprudence de lui dire:—Puisses-tu avaler le Diable dans ton ventre! La jeune fille sentit aussitôt la présence du démon; et elle en fut possédée jusqu'à son mariage[157]. Un mari de mauvaise humeur donna sa femme au Diable. Au même instant, comme s'il fût sorti de la bouche de l'époux, le démon entra par l'oreille dans le corps de cette pauvre dame, et s'y campa solidement. On dit même qu'il fut malaisé de l'en faire déguerpir[158].

[156] Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12.

[157] Ejusdem, cap. 26, ibid.

[158] Ejusdem, cap. 11, ibid.

CHAPITRE XII.
LA MORT DE RODRIGUE.—HISTOIRE TRAGIQUE.

Adsit

Regula, peccatis quæ pœnas irroget æquas.

Horace.

Jamais aux châtimens le coupable n'échappe:

Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe.

L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths en Espagne, se rendit fameux par ses crimes et ses débauches, au commencement du huitième siècle. Mais il y eut une fin. Il était devenu amoureux de la fille du comte Julien, l'un des plus grands seigneurs de l'Espagne; il la séduisit, la déshonora, et la renvoya de la cour.

Le comte Julien, qui était alors en ambassade chez les Maures d'Afrique, n'eut pas plutôt appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il forma la résolution de s'en venger, d'une manière terrible. Il fit venir sa famille en Afrique, demanda aux Maures leur appui, et promit de leur livrer toute l'Espagne. Cette proposition fut avidement reçue du roi des Maures, qui fit bientôt partir une armée, sous la conduite du prince Mousa et du comte Julien lui-même. Ils débarquèrent en Espagne, et s'emparèrent de quelques villes, avant que Rodrigue fût instruit de leur approche.

Il y avait auprès de Tolède une vieille tour déserte, que l'on appelait la Tour enchantée. Personne n'avait osé y pénétrer, parce qu'elle était fermée de plusieurs portes de fer. Mais on disait qu'elle renfermait d'immenses trésors. Rodrigue, ayant besoin d'argent pour lever une armée contre les Maures, se décida à visiter cette tour, malgré les avis de tous ses sujets.

Après en avoir parcouru plusieurs pièces, il fit enfoncer une porte de fer battu, que mille verroux fermaient intérieurement. Il entra dans une grande cave, où il ne trouva qu'un étendard de plusieurs couleurs, sur lequel on lisait ces mots: Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares s'empareront de l'Espagne…