Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien arabe, ajoute que, malgré son effroi, Rodrigue entra encore dans une belle salle, au milieu de laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait la terre d'une massue, avec un bruit épouvantable. Auprès de cette statue, on lisait ces paroles, écrites sur la muraille: Malheureux prince, tu seras détrôné par des nations étrangères. Rodrigue épouvanté sortit de la tour et en fit refermer toutes les portes.

Mais les barbares s'avançaient à grand pas; il marcha à leur rencontre, avec une armée assez faible et peu nombreuse. La bataille se livra un dimanche, au pied de la Siéra-Moréna[159]; l'armée espagnole fut taillée en pièces, et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans qu'on sût ce qu'il était devenu… On pensa qu'il avait été emporté par le Diable, puisqu'il fut impossible de découvrir son corps après le combat; et qu'on ne trouva que son cheval, ses vêtemens et sa couronne, au bord d'une petite rivière…

[159] On voyait encore, il n'y a pas deux siècles, plusieurs milliers de croix plantées en terre, à l'endroit où s'est livrée cette fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de bien certain. Lambertinus, ubi infrà.

Ce qui confirme encore cette opinion, dans l'esprit du peuple espagnol, c'est que, le lendemain de la bataille, trois saints anachorètes, qui vivaient dans la pénitence à quelques lieues de Tolède, eurent ensemble la vision suivante:

Une heure avant le retour de l'aurore, ils aperçurent devant eux une grande lumière, et plusieurs démons noirs et cornus, qui emmenaient Rodrigue, en le traînant par les pieds. Malgré l'altération de sa figure, il leur fut aisé de le reconnaître à ses cris et aux reproches que lui faisaient les démons. Les trois ermites gardèrent le silence de l'effroi à ce spectacle; et tout à coup, il virent descendre du ciel la mère de Rodrigue, accompagnée d'un vénérable vieillard, qui cria aux démons de s'arrêter.

—Que demandez-vous, répondit le plus grand Diable de la troupe?—Nous demandons grâce pour ce malheureux, répliqua sa mère.—Il a commis trop de crimes, pour qu'on l'ôte de nos mains, s'écrièrent les démons. Les saints seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. Nous allons le mettre avec ses pareils… La mère de Rodrigue, et le vieillard qui l'accompagnait reprenaient la parole, quand la fille du comte Julien parut, et dit d'une voix haute:—Il ne mérite point de pitié; il m'a ravi l'honneur; il a porté le désespoir dans ma famille, et la désolation dans le royaume. Je viens de mourir, précipitée du haut d'une tour; et ma mère expire, écrasée sous un monceau de pierres. Que ce monstre soit jetté dans l'abîme, et qu'il se souvienne des maux qu'il a faits.—Qu'on le laisse vivre quelque temps encore, reprit la mère de Rodrigue; il fera pénitence… Alors on entendit dans le ciel une voix éclatante, qui prononça ces paroles: Les jours de Rodrigue sont à leur terme; la mesure est comblée: que la justice éternelle s'accomplisse! Et aussitôt ceux qui étaient descendus d'en-haut y remontèrent; la terre s'entrouvrit; les démons s'engloutirent avec Rodrigue, au milieu d'une épaisse fumée; et les trois pieux anachorètes ne trouvèrent plus, dans l'endroit où tout cela venait de se passer, qu'un sol aride et une végétation éteinte.

Toute cette vision n'est rapportée que par un seul historien, aujourd'hui peu connu[160]; et bien des gens ne la regarderont que comme une vision. Pour ceux qui en feront un miracle, tout en déplorant le triste ministère du Diable, qui fait souvent l'office de bourreau, ils seront au moins forcés de convenir qu'il n'a rien fait là de son chef; et que même en tuant Rodrigue de sa pleine autorité, il soulageait la terre d'un fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui qu'avec indignation; sa mémoire, entourée de forfaits et d'opprobre, est à jamais en horreur; son nom est plus qu'avili pour la postérité[161].

[160] Sanctii à Cordubâ historiarum Hispaniæ antiquarum, lib. III, sect. 12.

[161] Nomen ejus in æternum putrescet… (Lambertinus de Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ ab anno 711, ad annum 717.)

CHAPITRE XIII.
DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DÉMONS ONT EMPORTÉS, ETC.