[185] Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 114.

CHAPITRE XIV.
LA MORT DE JULIEN L'APOSTAT.—HISTOIRE TRAGIQUE.

Tu id quod boni est excerpis, dicis quod malis est.

Térence.

Oublions ses vertus et cherchons ses forfaits.

Il était juste, grand, généreux, sage…, mais

Hérétique, apostat, d'une conduite impure…

Il fut tué par Satan, ou bien par saint Mercure.

Ce serait abuser de la complaisance du lecteur, que de lui rapporter ici l'histoire de Julien l'apostat. On se permettra seulement de comparer en peu de mots les sentimens de ceux qui ont écrit sur son compte.

Selon des gens exagérés, Julien fut grand dans tout ce qu'il fit. Selon les sages historiens, il fut un peu variable dans sa philosophie, inconstant dans ses manières de penser et d'agir; au reste, grand capitaine, bon prince, extrêmement instruit et très-avide de sciences. On remarque, en lisant ses ouvrages, qu'il n'ignorait rien de ce qu'il fallait savoir alors, pour être un savant universel. Mardonius, son gouverneur, avait pris soin de former son cœur à la vertu et à la sagesse; et, en cultivant l'esprit de son élève, il s'était appliqué surtout à lui inspirer de la modestie, du mépris pour les plaisirs des sens, de l'aversion pour les spectacles qui déshonoraient les Romains, de l'estime pour une vie sérieuse, et du goût pour la lecture. Aussi, dès son enfance, Julien déploya beaucoup de goût pour les sciences, et montra de bonne heure un génie vif, ardent, insatiable. Dans ses expéditions militaires, il fit preuve d'une valeur qui allait jusqu'à la témérité. Il se conduisit en bon général, dès sa première campagne, quoiqu'il fût sans expérience; mais il avait son génie et l'étude. En 355, il fut nommé César et préfet général des Gaules. Il chassa les barbares qui ravageaient ce pays, et vainquit sept rois allemands auprès de Strasbourg. Il corrigea aussi les abus qui s'étaient introduits dans le gouvernement des Gaulois, réprima l'avarice des gens en place et se fit aimer généralement des soldats et du peuple.

Constance, à qui les succès de Julien donnaient de l'ombrage, voulut lui retirer une partie de ses troupes; mais le général était aimé: les troupes se mutinèrent et proclamèrent Julien empereur, malgré sa résistance.

Constance, indigné de ce qui se passait, songeait à en tirer vengeance, lorsque la mort vint lui en ôter les moyens. Julien se rendit aussitôt en Orient, où il fut reconnu empereur, comme il venait de l'être en Occident. Il permit le libre exercice de tous les cultes, et ne persécuta guère que les séditieux. Il est vrai qu'il se fit païen, après avoir été chrétien hérétique; mais on lui doit un peu de ménagement pour sa clémence. Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, près de la fontaine de Castalie, au faubourg de Daphné, à Antioche, comme les prêtres ne pouvaient répondre à ses demandes, le démon qui se trouvait dans la statue d'Apollon, s'écria qu'il ne pouvait plus parler, à cause des reliques du saint martyr Babylas qui étaient auprès du temple. Julien fut assez sot, pour ne pas voir là de l'impuissance dans ses dieux, et assez bon pour respecter les reliques. Il fit venir les chrétiens et leur ordonna d'emporter le corps de Babylas dans un autre quartier. Ceux-ci enlevèrent le cercueil du saint martyr, en chantant pendant plus d'une heure, aux oreilles même de Julien, ce septième verset du psaume 96, qu'ils répétaient en manière de refrain: Que tous ceux-là soient confondus, qui adorent des ouvrages de sculpture, et qui se glorifient dans leurs idoles! Julien regarda ces chrétiens comme des fous qu'il fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin de leurs cérémonies, pour reprendre les siennes.

Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, c'est la clémence de l'empereur apostat, l'effronterie séditieuse des chrétiens, et l'impudence de Sozomène, qui rapporte leur conduite comme un modèle de fermeté admirable[186]. On pourrait citer une foule de traits semblables. Mais ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant au lecteur que Julien, faisant la guerre aux Perses, fut conduit dans une embuscade, par un de ses généraux qui le trahissait, et que la mort de l'empereur ôta la victoire aux Romains.

[186] Histoire ecclésiastique de Sozomène, liv. V, chap. 19.

Voici maintenant ce que racontent les légendaires: Julien fut un scélérat. Jacques de Voragine dit qu'il a été moine, et que, quoique chrétien, il vola à une vieille femme trois pots de terre pleins de pièces d'or… Dès qu'il se vit riche[187], il apostasia… Saint-Grégoire, qui le connut à vingt-quatre ans, avait prévu (comme il le dit dans ses œuvres) qu'il deviendrait un homme dangereux… Pendant qu'il était préfet des Gaules, Julien pilla les vases sacrés dans les églises, et prit le plus grand qui se trouva, pour lui servir de pot de chambre[188]