—Le Diable n'est point, aux yeux des bons montagnards de la Suisse, un ennemi malfaisant, ingénieux pour le mal, comme nous le représentent certains hommes éclairés de l'Europe. Il est même assez bonne personne; et on lui fait honneur de plusieurs chefs-d'œuvre qui étonnent l'esprit humain.

Après que l'on a suivi pendant quelque temps la route suspendue qui parcourt la vallée de Schellenen, on arrive à cette œuvre de Satan, que l'on appelle le Pont-du-Diable. Cette construction surprenante est moins merveilleuse encore que le site où elle est placée. Le pont est jeté entre deux montagnes élevées, au-dessus d'un torrent furieux, dont les eaux tombent par cascades sur des rocs brisés, et remplissent l'air de leur fracas et de leur écume[228].—On ne doit pourtant pas s'étonner excessivement de la hardiesse de cet édifice: Denis le chartreux dit que le Diable est grand architecte; Milton ajoute qu'il excelle à bâtir les ponts[229]; et l'abbé Fiard dit qu'il est habile, plein de force et de génie, et grand physicien[230].

[228] Nouveau voyage en Suisse, d'Hélène Maria Williams, tome 1er, chap. 2.

[229] On sait que Satan a bâti un pont, par lequel on communique de l'enfer à la terre. (Paradis perdu.)

[230] La France trompée par les magiciens et démonolâtres du 18e siècle.

—L'Angleterre et l'Écosse étaient autrefois séparées par une grande et fameuse muraille, dont quelques débris ont été jusqu'à ce jour respectés par le temps. Le ciment en est si fort, et les pierres si bien jointes, que les habitans laissent au Diable l'honneur de cette construction; et on ne l'appelle pas autrement que la muraille du Diable.

—Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature des ouvrages des démons. Il nous suffit de prouver qu'on leur a attribué de grandes choses et accordé de grands talens. Quant aux hommes qui ont dû leur mérite au Diable, le nombre en est immense; et on n'a cité que quelques-uns des plus connus. Qu'on lise un très-succulent et très-docte ouvrage de notre temps: les Précurseurs de l'antéchrist; qu'on s'endorme encore avec les Superstitions et Démonolâtrie des philosophes, etc., imprimés chez Rusand, à Lyon; on apprendra que tous les grands hommes du dernier siècle, tels que Voltaire, Diderot, Holbach, et autres impies, n'étaient purement et simplement que des démons, envoyés par l'enfer pour préparer la venue de l'antéchrist, dont l'heure est proche. Ceux qui ont hanté Voltaire ne se doutaient peut-être pas qu'ils commerçaient avec le Diable. Mais c'est comme cela; et maintenant encore, il y a en France bon nombre de démons, qui y font des choses que la décence et la morale empêchent de nommer.

CHAPITRE XX.
DES AMOURS DES DÉMONS AVEC LES MORTELS.

Quem non mille feræ, quem non Stheneleius hostis

Non potuit Juno vincere vincit amor.

Ovide.

Un monstre, que l'amour soumet à son empire,

Sent amollir son cœur et fait tout pour séduire.

Ne nous dites donc pas qu'un démon l'autre jour,

Étrangla son amante, en lui faisant sa cour.

Dans la mythologie ancienne, les dieux fréquentaient amoureusement les mortelles; et quelques héros furent admis à la couche des déesses. La mythologie moderne, qui considère l'amour, et souvent même les plaisirs conjugaux, comme des péchés damnables, a laissé aux démons les séductions amoureuses et les aventures galantes des anciens dieux.