Wierius et les autres démonomanes, qui voient dans Jupiter, dans Vulcain, dans Mercure, dans Apollon, et dans les autres divinités du paganisme, autant de compagnons de Satan, disent fort sérieusement que Pan est et a toujours été le prince des démons incubes, ou qui couchent avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse des démons succubes, ou qui couchent avec les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens admettra, avec une pieuse soumission, que les démons se sont bien sûrement montrés parmi les hommes. Mais il se figurera difficilement l'accouplement d'un esprit avec un être corporel; car on sait que, quand le Diable prend un corps, ce corps est toujours composé d'air et de fumée, qui s'évanouit ordinairement au premier signe de croix. Nous ne rapporterons point les dégoûtantes idées des démonomanes à ce sujet; nous ne dirons point que le Diable prend d'abord le sexe féminin, pour surprendre dans un homme ce qui peut féconder une femme; et qu'il s'en sert ensuite, pour parvenir à ses fins avec les dames, etc. Nous observerons seulement qu'on ne donne aucun sexe aux démons, et qu'ils peuvent, selon l'occasion, prendre celui qui leur plaît, quoique les sujets de Pan se présentent plus souvent aux femmes, et que les démons soumis à Lilith séduisent plus particulièrement les hommes. Voici donc quelques contes sur les aventures amoureuses des démons, avant d'en venir aux histoires très-véridiques et très-merveilleuses.
—Dans un certain monastère de filles, on remarquait une jeune religieuse, aussi distinguée par la sainteté de sa vie, que par le soin qu'elle prenait de sa virginité. Comme elle était belle, un démon en devint amoureux. Il se travestit donc en jeune homme, pénétra tous les soirs dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta fleurette en galant qui sait son métier. Il lui donna de grands éloges, sur la pieuse constance qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur la sainteté angélique de sa vie, sur ses vertus, et sur sa beauté plus qu'humaine. La jeune religieuse reçut avec un secret plaisir tous ces complimens; elle s'habitua à voir l'amoureux sans en rien dire à ses sœurs; si bien qu'à la fin les actions succédèrent aux paroles: elle céda aux propositions de son amant infernal, et succomba avec lui.
Quelque temps après l'amoureux, ayant obtenu tout ce qu'il désirait, se retira, comme ils font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse, percée d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la perte de ses plaisirs; bientôt elle réfléchit sur son crime, et se mit à pleurer sa virginité perdue… Cependant elle sentait encore fréquemment de violentes tentations charnelles, qui lui ôtaient le repos. C'est pourquoi elle eut recours à la prière, et se décida à la pénitence la plus sévère.
Malheureusement elle était devenue grosse. Sa taille commença à s'arrondir: elle sentit qu'elle portait dans son sein un témoin innocent de son crime. Elle fit alors des prières si ferventes, elle se frappa la poitrine avec tant de repentir, que le ciel eut pitié de sa douleur: le fruit qu'elle portait dans son sein s'évanouit; son ventre diminua peu à peu; et elle n'eut pas la douleur de perdre sa réputation, et de porter jusqu'au bout un fruit criminel. Elle avait fait vœu de mener une vie austère, si elle obtenait cette faveur du ciel: elle se mit à jeûner au pain et à l'eau. Elle récita dès lors, trois fois par jour, les cent cinquante psaumes de David, la première fois ventre à terre, la seconde fois à genoux, la troisième debout sur ses pieds. Enfin elle devint une autre Madeleine[231].
[231] Mathæi Tympii præmia virtut. christian. pænitentiæ, 28. post. Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi.
—On a déjà vu qu'une jeune religieuse fut possédée du Diable, pour avoir mangé une laitue sans dire son benedicite. Il est probable que ce mot est terrible aux démons.
Une nonne était si véhémentement tracassée par le Diable, qu'elle excitait la pitié de toutes les sœurs. Ce n'était point de ces espiégleries qui ne font qu'exercer la foi et la patience, c'étaient des tourmens insupportables: l'esprit immonde se jetait impudemment sur le lit de la pauvre nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait toutes sortes de violences. On avait inutilement consulté les experts; tous les remèdes spirituels étaient sans effet; et les prières, les confessions, les signes de croix ne dérangeaient pas le moins du monde le démon obstiné. La religieuse s'adressa enfin à un pieux personnage, qui lui donna ce conseil:—Quand le Diable voudra s'approcher de vous, dites le benedicite, vous serez débarrassée, à coup sûr. La sœur suivit cette ordonnance; et véritablement le Diable fut obligé de reculer. On dit même qu'il n'osa plus y revenir[232].
[232] Cæsarii Heisterbach. miracul., liv. V. chap. 46.
—Un prêtre de Bonn, nommé Arnold, qui vivait au douzième siècle, avait une fille extrêmement belle. Il veillait sur elle avec le plus grand soin, à cause des chanoines de Bonn qui en étaient amoureux; et toutes les fois qu'il sortait, il l'enfermait seule dans une petite chambre. Un jour qu'elle était enfermée de la sorte, le Diable l'alla trouver sous la figure d'un beau jeune homme, et se mit à lui faire l'amour. La jeune fille, qui était dans l'âge où le cœur parle avec force, se laissa bientôt séduire, et accorda à l'amoureux démon tout ce qu'il désirait. Il fut constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas désormais de venir passer toutes les nuits avec sa belle amie. Enfin elle devint grosse, et d'une manière si visible, que force lui fut de l'avouer à son père; ce qu'elle fit en pleurant à chaudes larmes. Le prêtre, attendri et affligé, n'eut pas de peine à découvrir que sa fille avait été trompée par un démon incube. C'est pourquoi il l'envoya bien vite de l'autre côté du Rhin, pour cacher sa honte, et la soustraire aux recherches de l'amant infernal. Le lendemain du départ de la jeune fille, le démon arriva à la maison du prêtre; et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et se trouver partout en un instant, il fut bien surpris de ne plus revoir sa belle.—Mauvais prêtre, dit-il au père, pourquoi m'as-tu enlevé ma femme?… En disant cela, il donna au prêtre un bon coup de poing dans l'estomac, duquel coup de poing le prêtre mourut au bout de trois jours. On ne sait pas ce que devint le reste de cette histoire édifiante[233].
[233] Cæsarii Heisterb. Miracul., lib. III, cap. 8.