«Hélas! que vous avez l'air de peu appréhender ce qui m'expose au hasard cruel de perdre mon époux! Considérez, cher Sifroy, que la fortune n'a pas de moyen plus extraordinaire pour faire sentir ses félicités que leur peu de durée. Sa constance, ne pouvant être assurée, doit être suspecte.

«Ne m'estimez pas ignorante à ce point des retours de la prospérité. Je les redoute, et je sais d'ailleurs que des ruisseaux de sang ennemi ne valent pas une goutte du sang de mon cher époux. Cette seule pensée me fait espérer que vous saurez modérer votre courage, qui est le plus redoutable de vos ennemis, de peur d'exposer aussi votre Geneviève à la mort. Si vous avez résolu de chercher les occasions de mourir, et si vous oubliez ma douleur, songez au moins à l'enfant dont je vais être bientôt mère.»

La douleur avait commencé cette lettre et la douleur la finit. Notre palatin était au siège d'Avignon [17] quand il la reçut. Vous dire le trouble que les dernières paroles jetèrent dans son âme, je ne l'essayerai pas.

Note 17:[ (retour) ] Les Arabes avaient occupé l'ancien territoire que les Wisigoths avaient conquis dans le midi des Gaules, et qui s'étendait des Pyrénées au Rhône.

XI

Golo médite ses méchancetés.

Golo, à qui Sifroy avait donné plus d'autorité que Joseph n'en reçut de Pharaon, avait d'abord traité Geneviève avec le respect qu'il devait à sa vertu. Mais lorsque Sifroy fut parti depuis quelque temps, il trouva que sa douleur la rendait plus belle, et il sentit naître en lui une grande envie du bonheur de Sifroy. Il se permit de désirer la comtesse pour femme et il ne sut pas contenir sa passion naissante, de sorte qu'il tomba dans l'iniquité et conçut l'idée du crime le plus cruel.

Son rêve fut d'empêcher le retour du comte, et de persuader à Geneviève que lui, Golo, était digne de devenir son époux. Toutefois, comme il fallait du temps pour arriver à l'accomplissement de ce rêve il commença par sonder le coeur de la comtesse. Un jour qu'elle regardait quelques tableaux qu'elle avait fait faire, il se rendit vers elle et s'occupa en apparence de ces peintures. Elle l'interrogea sur l'un des tableaux, qui était son propre portrait. Golo, qui ne cherchait qu'une occasion d'exprimer ce qu'il sentait, voyant que les demoiselles et les domestiques de la comtesse étaient trop éloignés pour l'entendre, lui dit: «Vraiment, madame, il n'est point de beauté qui approche de cette figure; pour moi, je m'estime heureux d'y attacher à jamais toutes mes affections.»

En parlant ainsi, il tenait son regard arrêté sur Geneviève, qui s'en apercevait bien, mais qui fit semblant de ne rien comprendre aux paroles équivoques de son intendant. Golo devina la secrète pensée de Geneviève, et voyant qu'elle entendait, quoiqu'elle s'en cachât, ce qu'il voulait lui dire, prenant d'ailleurs la sage dissimulation de sa maîtresse pour un consentement réel, il montra son visage plus à découvert, et ses soupirs se mêlèrent à ses paroles.

«Madame, dit-il, je ne vois rien d'aimable que vous; j'ose croire que vous me jugez digne de votre amitié, et, s'il vous plaît, au cas que Sifroy meure, de m'accepter un jour pour époux, je ne me plaindrai pas.»