Témoin des deux «Marne», deux fois occupée et deux fois délivrée, cette bonne ville que l'on se représente assez bien comme douée de la même douce et quiète indolence qui était le propre de son fils le plus illustre, Jean de La Fontaine, a été successivement, à quatre années d'intervalle, tirée de sa paresseuse existence.
Moins épargnée en 1918 qu'en 1914, elle a dû son salut à l'armée sœur de la Jeune Amérique qui fit là ses premières armes et eut la joie, malgré de lourdes pertes, de voir aussitôt la Victoire sourire à ses glorieux drapeaux.
Bientôt la petite ville aura pansé ses plaies. Il n'en sera pas de même de la grande cité rémoise dont le martyre dura, sans un jour de répit, du début de septembre 1914 à la fin de septembre 1918, soit quarante-neuf mois pendant lesquels, sur 14.000 maisons ou édifices, le feu de l'ennemi en a détruit 12.000.
D'abord occupée pendant que se disputait notre première grande victoire, Reims, le 13 septembre 1914, avait accueilli triomphalement le retour de l'armée française. Enthousiasme, hélas, sans lendemain! Le 14 septembre, en effet, les batteries allemandes, installées à Nogent-l'Abbesse, Berru et Brimont, envoyaient à la ville ses premiers obus et le tir alla croissant d'intensité jusqu'au 19 septembre, jour où fut incendiée la cathédrale.
Cette rage qui, tour à tour, pendant plus de quatre ans se manifesta avec une extrême violence, puis se ralentit pour reprendre ensuite comme obéissant à quelque rythme mystérieux, marquait une volonté fermement arrêtée d'atteindre à la fois l'art et l'âme de la France, en détruisant le monument dans lequel s'incarnait notre génie et notre histoire, le sanctuaire même de la royauté et de la nation française, cri de beauté suprême jeté par le XIIIe siècle, où vibraient et palpitaient tant de nobles, de vivants, de triomphants souvenirs!
On a pu dire de cet édifice avec raison qu'il est notre Parthénon puisqu'il est l'une des plus pures conceptions du style français, l'«opus francigenum» de nos Pères, en même temps que le témoin de nos Gestes.
L'antique capitale des Remi avait vu Clovis venir recevoir le baptême et l'onction des mains de saint Remi. La cathédrale vit Jeanne d'Arc, arrivée au terme de sa mission divine, réaliser le salut de notre race en faisant couronner sous ses voûtes celui qu'on avait surnommé le roi de Bourges et dont elle avait fait le roi de France.
Vue des ruines de l'archevêché, la basilique des Sacres, auréolée du nimbe des martyrs paraît encore plus imposante et plus fière! A son ombre un pauvre arbre découronné par la mitraille achève de mourir et ses feuilles, avant que de tomber, jettent sur les dentelles de la pierre, un dernier rayon d'or, ultime hommage de la nature à la beauté!
Les Rémois ont puisé dans le spectacle de leur cathédrale invaincue une énergie admirable. Après avoir longtemps bravé les bombes, vécu, jour et nuit, la vie souterraine et montré en toutes circonstances, un touchant attachement aux cendres de leurs foyers, ils durent par ordre supérieur quitter leur ville. Mais à peine la victoire eut-elle ébranlé le front de Champagne si longtemps inchangé qu'ils réapparurent aussitôt afin de reprendre possession de la terre aimée et meurtrie.
Aujourd'hui, ils sont déjà 50.000! Ils vivent on se demande comment, mais les rues bordées de décombres présentent une animation de bon augure. Des baraques juchées sur les ruines abritent des magasins. Les grandes maisons de vins ont repris leurs affaires; les usines renaissent, des verreries ont rallumé leurs fours; des tissages recommencent à «tourner», près desquels on voit déjà quatre ou cinq teintureries. Merveilleux exemple de ce que peut sur la volonté d'un peuple l'amour du sol et la force des traditions!