Une enseigne que chacun connaît et dont les nouveau-nés supposent l'existence avant même d'avoir vu le jour, fait partie intégrante de la sage-femme; disons toutefois que son portrait diffère souvent de son tableau. On se tromperait en faisant ici l'application de l'axiome ut pictura poesis: d'abord la broderie au blanc de céruse ne perd rien par l'action de l'air et du temps de sa virginale blancheur; en second lieu, une sage-femme qui apparaît sur le tableau dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent cultive souvent la clientèle depuis un temps immémorial. On peut, sans la moindre injustice, lui assigner, en toute occurrence, une place dans le panthéon des femmes Balzac, l'enseigne ne vieillit pas. Il peut arriver aussi qu'un tableau de rencontre façonné à l'effigie d'une blonde s'adapte sans difficulté à une brune piquante. Les enfants n'y regardent pas de si près pour venir au monde. La sage-femme est toujours élève de la Maternité sur son tableau.

Chaque rue offre une de ces enseignes, où le sourire est stéréotypé sur les lèvres du nouveau-né et de la sage-femme. Avoir un tableau est le privilége des accoucheuses; malheureusement ce que ce mode de publication a d'avantageux est en partie perdu par la concurrence.

Aurait-on la curiosité de se demander quelle est la cause qui jette dans une voie excentrique et savante tant de femmes nées pour être l'ornement d'une société bourgeoise; quelle puissance occulte et irrésistible les arrache à leur vocation de modistes, de dames de compagnie, de confiance ou d'intimité, pour en faire des sages-femmes? Cela tient aux plus profonds mystères de la vie d'outre-Seine. On n'a pu se défendre d'une séduction opérée par un étudiant en médecine: on aime le médecin d'abord; on en vient ensuite à se passionner pour son art. A la Faculté de droit, les choses ne se passent pas autrement; beaucoup de femmes connaissent le code; Héloïse était très-forte sur la scolastique. La sage-femme, c'est la grisette émancipée; c'est elle qui, pendant que M. Ernest était au cours, lisait Boërrhaave avec entraînement, se passionnait pour un chapitre de Lisfranc comme d'autres pour un roman de Ch. Gosselin. Cette solidité dans le jugement a déterminé M. Ernest à faire des sacrifices. Doué d'une médiocre ambition et d'une fortune plus médiocre, il a consenti à s'établir de compte à demi avec une élève formée de sa main; ils ont pris leurs grades le même jour à la Faculté, et les ont fait légitimer à la mairie. C'est ainsi que naissent les petites fortunes médicales, et que l'art des accouchements fait chaque jour de nouveaux progrès. L'inverse a cependant lieu quelquefois. La sage-femme, essentiellement vouée à la parturition, fait éclore, le cas échéant, des célébrités médicales. Un membre de la Faculté ne se faisait remarquer que par ses habits râpés et un immense pressentiment de ses hautes destinées. Il fut distingué par une sage-femme possédant une recette qu'il prôna depuis à plusieurs millions d'annonces; s'emparer du cœur de la sage-femme et de sa recette fut le premier coup de maître du docteur. Paracelse avait substitué l'astrologie à toutes les sciences, l'annonce fut la panacée universelle du nouvel alchimiste. Parvenu à l'apogée de la fortune et de la célébrité, il oublia la femme qui l'avait révélé. Outrée de ce manque d'égards, celle-ci prit la plume, et nous eûmes les Mémoires d'une sage-femme. La Biographie des sages-femmes, autre ouvrage de même portée, contient, nous aimons à le croire, bon nombre de noms justement célèbres; il s'en faut cependant que toutes celles qui se distinguent dans cette profession puissent être regardées comme irréprochables, et dire toute la vérité en ce qui en concerne quelques-unes serait faire plutôt une satire qu'un tableau de mœurs.

Cette profession a ses Locustes. Des femmes sans aveu, quoique accoucheuses jurées, ayant vécu longtemps dans un état problématique, plus près de l'indigence que d'une aisance modeste, parviennent à la fortune par une route directement opposée à celle du bien. Leur métier était de mettre des enfants au monde; elles font leur possible pour que l'humanité ignore l'arrivée de ceux qu'elle avait inscrits d'avance sur son catalogue. Voulez-vous, sur les données de Parent-Duchâtelet, vous faire le chroniqueur patient et résigné de tous les vices de Paris; la sage-femme vous en apprendra à ce sujet plus qu'aucune autre. La sage-femme d'une moralité douteuse, celle qui tient de la Voisin et qui, dans les cas urgents, a recours aux dérivatifs, donne fréquemment sa main à un herboriste: c'est un mariage de raison, un moyen d'avoir des simples à sa portée, on use des spécifiques, on en abuse même. A Paris surtout, les sollicitations sont souvent pressantes; la tentation se présente armée d'une bourse et d'un sophisme: on commet un infanticide pour parer à un déshonneur. Les physiologistes écrivent en vain que tout breuvage de ce genre est un poison; beaucoup de sages-femmes en savent là-dessus autant que les médecins eux-mêmes. C'est pourquoi elles continuent d'exercer leur profession. Il suffit qu'elles possèdent le remède pour l'appliquer. On calcule la somme reçue ou à recevoir bien plus que les conséquences d'une atrocité. La victime craint le déshonneur plus que la mort; sa complice aime l'argent plus que l'honnêteté. Il y a, selon nous, trois coupables quand un crime de ce genre se produit: la sage-femme qui affronte un procès; la femme enceinte qui affronte la mort et la reçoit des suites plus ou moins immédiates de sa faiblesse; enfin la société toujours armée pour la vengeance, et qui punit trop par l'opinion une femme séduite, et la pousse ainsi fréquemment à un double suicide. Nous voyons au reste, à toutes les époques d'une civilisation très-avancée, les mêmes crimes naître des mêmes causes. Si l'on en croit les historiens, les mœurs d'Athènes n'auraient pas été exemptes de ces pratiques secrètes. Les femmes grecques étaient très-versées dans la médecine de leur sexe, et les matrones étaient appelées presque exclusivement pour les accouchements. Laïs et Aspasie accrurent la méchante réputation qu'elles s'étaient acquise par leurs galanteries, en pratiquant l'art occulte d'en faire disparaître les traces chez les femmes livrées aux mêmes déréglements.

Si ces immoralités étaient chez nous une exception, il aurait fallu s'en taire; si elles sont au contraire une des plaies endémiques de la société actuelle, il faut y chercher un remède. Nous livrons cette réflexion aux moralistes. La sage-femme qui tient pension est à la fois l'Harpocrate[16] et l'Hippocrate femelle de son art, sa discrétion est passée en proverbe. On ne mettrait jamais les pieds chez elle si l'on savait y être vu. Elle est utile au célibat renté qui pense pouvoir conserver sa considération en récusant la plus noble partie des devoirs qui pèsent sur le citoyen aisé; beaucoup de propriétaires ont plus de confiance en une sage-femme d'un quartier autre que le leur que dans le maire de leur arrondissement, et aiment mieux avoir une honte à dissimuler qu'un ménage à gouverner en chefs de famille. La société qui flétrit tant de choses moins dignes de blâme les a-t-elle jamais mis à son ban? il est vrai que la sage-femme est si discrète, et qu'en tout état de cause un homme riche est toujours un homme à ménager.

Mais il ne suffit pas qu'une sage-femme jouisse d'une confiance illimitée et soit avantageusement connue de toutes celles qui désirent ne lui confier que ce qu'elles veulent céder à d'autres, il faut encore prévenir les confidences, entretenir des relations avec les scandales qui n'en sont pas encore. Paris est un asile précieux pour la province, de même que la campagne est un séjour discret pour les accidents de la vie parisienne. Ce refuge de l'innocence ne mérite ce nom qu'autant qu'il la procure aux personnes qui d'aventure l'auraient perdue par imprudence. La sage-femme qui tient pension jette ses filets dans les Petites-Affiches, sous forme de réclames modestes. On ne demande rien aux personnes en état de domesticité que leurs services à terme; il n'est pas inutile de se présenter, toutefois, sans avoir quelques économies. Il suffit que la sage-femme ait donné son adresse sous une forme philanthropique pour que les intéressées viennent d'elles-mêmes faire appel à ses connaissances pratiques. On ne se connaît pas dans son établissement. Les femmes ont un nom quelconque; les roturières sont vicomtesses; les femmes titrées s'appellent Louise ou Séraphine; celles qui viennent des confins les plus reculés des départements ont une position dans la capitale; les autres sont destinées à s'éloigner de Paris. Presque toutes ont leurs époux dans quelque île de la mer du Sud. Elles feignent d'ajouter foi aux paroles les unes des autres, afin de n'être pas interrogées. Sa maison est, au reste, une Thébaïde; elle reste au fond d'une vaste cour, elle a pour portier un sourd et muet; toutes ses fenêtres ont des abat-jour. Il faut montrer patte blanche pour être reçu dans son gynécée. La recherche de la maternité y est sévèrement interdite, l'homme en est banni à perpétuité.

S'il est une profession où la considération soit toute personnelle, c'est surtout celle de sage-femme. La sage-femme qui, outre les vertus de son sexe, possède les connaissances de sa profession, ne tarde pas à jouir dans son quartier même d'une réputation irréprochable et d'un honnête revenu. Sa clientèle lui a coûté quelques sacrifices d'amour-propre; il a fallu se mettre bien avec les portières, ne pas s'aliéner par une dignité compromettante les bonnes grâces des garde-malades, satisfaire par des visites réitérées aux exigences de la petite propriété. Il y a telle de ses clientes qui accouche vingt fois avant de mettre un enfant au monde. Pour peu qu'elle devienne en vogue, la sage-femme n'a plus un instant à elle. Les enfants font exprès de voir le jour à minuit. Elle allait se mettre à table, on vient la chercher pour une grosse marchande; heureusement elle a des garanties et la commère en est à son quinzième: ils sont tous venus de la même manière; en fait d'accouchements, il n'y a que le premier pas qui coûte.

Tout cela est plus ou moins vulgaire; mais tout cela existe et compose les scènes les plus intéressantes de la vie privée. Beaucoup d'enfants attachent une grande importance à venir au monde. Des hommes de génie peuvent passer par les mains de la sage-femme sans qu'elle s'en aperçoive. Sa profession est une loterie.

Ce n'est pas tout pourtant de procéder à un accouchement, il faut encore savoir quand un enfant existe, le prophétiser, si l'on ne peut faire plus, interpréter son sexe, favoriser son développement par une saignée en temps opportun; connaître quels breuvages lui conviennent d'abord. On pourrait faire des poëmes sur cette donnée, il y a des sages-femmes qui en ont fait. La sage-femme est un argument pour les personnes de son sexe qui rêvent la femme libre. Serait-ce abuser de notre position que de dire un mot des folles hypothèses prônées récemment sur l'individualité de la femme? L'expérience des siècles et sa nature même la fixent dans le sanctuaire du foyer domestique. Elle est reine au sein de sa famille; elle a droit à nos adorations quand elle est mère: éloignez-la de ce centre de ses affections et des nôtres, de ce cercle modeste et précieux de la vie privée, vous la déplacez; donnez-lui un rôle autre que le sien, qui est d'aimer et d'élever ses enfants, vous ne produisez que scandale, désordre et anarchie.

La sage-femme ne sort pas de ses attributions de la famille; elle y entre au contraire plus complétement qu'aucune autre individualité de son sexe.