LA SAGE-FEMME.
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Si vous avez rencontré, dans une des rues les plus fréquentées de Paris, une jeune personne ornée d'un tartan vert, d'un bonnet de tulle à rubans orangés, et d'une imposante dignité de dix-huit printemps, vous l'avez suivie par instinct: la vie parisienne a de ces entraînements. Croyant toucher, sur ses traces, aux portes du Conservatoire, vous vous êtes livré à mille rêves décevants: la jambe permet d'espérer une danseuse, le visage n'exclut point l'idée d'une cantatrice. Son itinéraire n'est pas ce qui vous préoccupe: vous avez fait un pas sans penser, vous en faites deux sans avoir réfléchi, pour vous trouver en face de........ l'École pratique. Votre sylphide est une sage-femme, l'adjectif est ad libitum. Rien ne ressemblant à un étudiant comme un flâneur, vous êtes reçu sans autre carte que votre mine évaporée dans le prétoire de Lucine: le cours de M. Hatin va commencer.
Il y a eu des demi-mots à l'adresse de la jeune élève, dont elle a dû rougir, la galanterie n'étant point dans le programme. Elle court se placer sous l'égide de la science au premier banc de l'amphithéâtre. Quand le professeur arrive, la fine plaisanterie n'est plus permise: l'élève est toute au professeur; elle écoute par les yeux, et il y aurait conscience à la distraire le moins du monde. Elle est plus que séparée de l'étudiant en médecine, elle en est distincte; cependant, la sagesse des deux Écoles ne suffisant pas à mettre la sage-femme qui prenait leçon avec les étudiants à l'abri des agaceries, la Faculté a reconnu récemment qu'il y avait urgence à ce que les sages-femmes suivissent les cours isolément, sauf pour celles-ci à être moins instruites que lorsque les étudiants eux-mêmes assistaient à ces leçons. De son auditoire, le professeur s'étant résigné à ne conserver que la plus belle moitié, la morale a gagné tout ce que la science a pu perdre à cet arrangement. L'art procède par des initiations lentes. Le noviciat de la sage-femme a ses difficultés: il s'agit de comparaître devant un jury de médecins; il y a un prix pour les élèves sages-femmes comme il y en avait un autrefois pour les rosières. Les femmes n'ayant d'ordinaire d'autre distinction que celle du mérite, il est juste de tenir compte des exceptions.
La profession de sage-femme n'est ni artistique ni poétique, mais bien médicale et éminemment utile. Peut-on être sage-femme à moins de s'appeler madame La Chapelle ou madame Boivin? Là est la question. Les médecins de tout temps s'emparent des grands accouchements, et c'est pour cela même que les sages-femmes ont si peu d'occasions de montrer une supériorité marquée. Le préjugé les condamne, à d'honorables exceptions près, à n'être que des diminutifs des médecins.
Généralement dévouée à la petite bourgeoisie, la sage-femme habite les quartiers marchands et même populeux; le troisième étage est de son ressort, elle s'élève aussi, dans l'intérêt de sa clientèle, jusqu'aux mansardes les plus idéales; elle-même a fixé ses pénates à un quatrième. La sage-femme paye son terme quand la nature daigne en fixer un pour quelque enfant à naître, et la nature n'est pas moins ponctuelle à son égard que son propriétaire.
Il y a des sages-femmes grands cordons de l'ordre, sans compter celles qui, à l'aide d'une hyperbole plus ou moins forte, s'intitulent ainsi. Une sage-femme qui compte des antécédents n'a qu'à trouver une pratique crédule; à l'aide d'une mnémotechnie qui lui appartient, elle rappellera les divers personnages qui lui ont dû le jour: à l'entendre, elle n'aurait pas été sans influence sur l'arrivée du roi de Rome; on l'aurait consultée sur la naissance du duc de Bordeaux; le nombre des comtes,—si l'on nous passe l'équivoque,—qu'elle a faits en sa vie tient vraiment du prodige. En réalité, l'importance de la sage-femme est problématique; ses prétentions, les médecins disent ses connaissances, sont médiocres. On appelle une accoucheuse afin de pouvoir se passer d'un médecin. Il est des susceptibilités, des fortunes surtout, que le savoir titré, en frac et en habit de docteur, effraye et intimide; on craint de ne pouvoir payer l'accouchement: la sage-femme se présente alors même qu'elle est sûre de ne pas être payée. Elle passe pour être de meilleure composition qu'un accoucheur à diplôme, peut-être parce qu'elle reçoit de plusieurs mains. C'est elle qui, concurremment avec la marraine, fait de cette cérémonie bourgeoise nommée vulgairement un baptême, la plus onéreuse des invitations de famille. La sage-femme accepte des cadeaux; le médecin ne compte que sur ses honoraires, quand il y compte. Ces petits présents autorisés par l'usage finissent par lui composer une somme assez ronde, un revenu solide. On se dispense plus aisément de payer une dette que de faire ses honneurs; la coutume est plus despotique que la loi.