Mariette n'était qu'une femme galante ordinaire. Cependant, moins heureuse que ses compagnes que leur indifférence avait su préserver de ce malheur, elle appartenait à tout le monde, et à quelqu'un en même temps. Elle était la source cachée qui fournissait aux dissipations d'une de ces existences mystérieuses dont le secret se perd dans la nuit des alcôves inconnues. Son or, ses meubles, sa personne, étaient à la merci des caprices d'un de ces hommes dont nous tracerons aussi le portrait, mauvais génies qui semblent avoir reçu des mains de la Providence la mission de rendre au vice ce qui vient du vice, et qui sont sur la terre la punition de ces malheureuses auxquelles Dieu pardonnera peut-être dans les cieux. Il n'y a que les femmes bien lancées qui aient des liaisons de ce genre. Jugez maintenant ce que devait être Mariette, et elle n'avait que dix-neuf ans!

On s'use vite à ce genre de vie; la beauté s'en va, mais malheureusement les besoins restent, et, pour satisfaire à ces besoins inexorables, il n'est aucun effort qui paraisse trop difficile. Alors se présente un autre danger: on a été trompée par un vieillard, et l'on se trouve face à face avec une vieille femme. On ne fait que changer de corruption: le vieillard vous déshonorait dans son propre intérêt, la vieille femme n'agit que dans l'intérêt des autres. La pourvoyeuse de la débauche prend toutes les formes: elle pénètre dans les ateliers, dans les mansardes, quelquefois même sous le toit de l'épouse chaste et fidèle: c'est le Protée de l'infamie. Auprès de Mariette, la vieille femme prit le costume d'une revendeuse à la toilette; depuis longtemps elle guettait cette proie, et quand elle vit l'heure et le moment propices, elle entraîna la pauvre enfant au plus profond de l'abîme. O Mariette! hier encore on souriait quand vous passiez, pour vous saluer, aujourd'hui tout le monde va détourner la tête, et personne ne voudra vous avoir connue.

Hier, à la rigueur, Mariette s'appartenait encore; aujourd'hui elle est à tout le monde. Le matin une femme douée d'un embonpoint extraordinaire l'a conduite dans un bureau où elle a donné son nom, son âge, le lieu de sa naissance. Sur ce registre où sont venues se faire inscrire des femmes de tous les pays, depuis la blonde Scandinave jusqu'à la Turque, hôtesse indolente des harems parfumés; sur ce registre où l'on a vu quelquefois réunis le nom de deux sœurs, et, infamie inconcevable! celui de la mère et de la fille, Mariette est pour ainsi dire écrouée à tout jamais. Elle figure sur le livre de fer de la débauche universelle; désormais elle peut exercer en paix son industrie; on lui a délivré sa patente.

Pour ce qui concerne l'existence nouvelle de Mariette, nous n'avons pas besoin de vous dire ce qu'elle est, vous la devinez tous; elle vend de l'amour à tant par heure; elle porte une robe bleu de ciel, des cheveux blonds noués en tresse et bouclés par devant; son œil fatigué brille à certains moments de quelques douces lueurs. Ceux qui l'ont vue dans ce temps-là nous ont assuré qu'elle était encore fort jolie. Pour nous, qui ne l'avons connue qu'au village, nous ne savons rien de positif à cet égard.

Il y a dans Paris deux cent vingt maisons, dont quelques-unes s'étalent au grand jour et se transmettent en héritage (comment des filles peuvent-elles en accepter un pareil de leur mère?) comme une étude d'avoué ou de notaire. Dans ces maisons, de pauvres filles sont enfermées, et rien de ce qu'elles gagnent ne leur appartient; on les loge, on les nourrit, on les habille, mais voilà tout. Ce sont des esclaves dont la charité n'a pu parvenir encore à briser les fers. C'est dans un de ces établissements que vivait Mariette; le jour, elle lisait des romans, chantait des romances folles, ou se disputait avec ses compagnes; le soir, elle était à la disposition de tous les désirs. Cette existence, si horrible en elle-même, avait encore cependant ses moments de plaisir. Parfois un jeune homme candide, poussé par de mauvais conseils ou de mauvais exemples à aller apprendre les secrets de l'amour sur l'oreiller du vice, se penchait vers elle en rougissant, et, ne sachant comment la nommer, l'appelait des plus doux noms qu'on prodigue à une première amante; d'autres fois encore, c'était un homme de lettres en train de ramasser des observations pour un prochain roman, qui l'interrogeait avec bonté, et lui parlait d'une vie meilleure; souvent aussi arrivait un voyageur qui, n'ayant pas le temps de songer aux amours difficiles, faisait de Mariette sa compagne momentanée, et lui proposait de furtives parties de plaisir. Puis venait le jour de liberté que la spéculation accorde chaque semaine à ses pensionnaires. Ce jour-là on avait un beau chapeau comme autrefois, une robe fraîche, et un sourire endimanché; on allait faire à la Chaumière une de ces passions qui durent une contredanse, puis on rentrait avec des souvenirs dans le cœur: pendant quelques heures, cette vie pouvait paraître supportable, elle se dorait encore des derniers reflets d'un passé plus agréable; mais bientôt la réalité reprenait tout son empire: par des disputes plus longues, par des chants plus fous, par des excès plus funestes encore, il fallait essayer d'échapper au sentiment d'une position terrible. Voilà ce que faisait Mariette; elle était forcée de se croire plus heureuse, parce qu'elle était plus bruyante. Cette agitation sédentaire apportait avec elle ses moments de sombre tristesse et de mélancolique ennui. Quelquefois ce vague chagrin de l'amour inassouvi, de la jeunesse mal employée, tourmentait la jeune fille: elle pensait à son village, à son enfant, à la tombe de sa mère, dont les dernières couronnes devaient s'être flétries depuis longtemps. Elle voulut fuir et retourner au pays; mais une force nouvelle la retint clouée au pilori: cette force, c'était la maladie, plaie honteuse et éternelle qui signale le commencement de la vengeance divine.

Un matin Mariette se réveilla sur le lit d'un hôpital. Comme elle souffrit quand il lui fallut étaler ses plaies devant la foule des élèves et des médecins! Ce moment de pudeur la rendit à elle-même: les soins des religieuses, la vue du crucifix placé au fond du dortoir, lui firent comprendre qu'elle accomplissait le premier degré de la pénitence qui lui était imposée. La solitude la fit redevenir femme: grâce à ce sentiment, elle découvrit sans en être atteinte tous ces honteux secrets que cache la couche du vice; elle échappa à ces infâmes amours qui prennent naissance à l'ombre solitaire des lits de fer; elle aurait pu sortir de l'hôpital pleine d'une pureté nouvelle, si la corruption ne l'avait pas attendue à la porte. Ces horribles industriels qui trafiquent des dépouilles de la mort, qui vendent les cheveux et les dents de ceux qu'ils ensevelissent, livrent aussi pour de l'argent le secret des convalescences brillantes. Cette même vieille qui avait tenté déjà Mariette l'attendait sous un autre costume au seuil de la Pitié; la jeune fille voulait rester vertueuse, mais il fallait manger. La première fois elle pécha par ignorance, la seconde par misère. Désormais elle était perdue sans retour.

Il y a dans la Cité des lieux de débauche sortis des premières boues de Paris; lieux humides, noirs, malsains, affreux gynécées où les voleurs vont chercher leurs amantes. C'est là que la vieille conduisit Mariette. Dans ce repaire, quelle vie! Là, plus de jeune homme candide, plus de poëte consolateur, plus de voyageur épicurien; de l'élégante corruption de la ville fashionable il fallut passer tout d'un coup à la brutale corruption de la ville ignorante. Là, plus d'inoffensives criailleries, plus de romances sentimentales; mais des querelles sanglantes, des chansons obscènes, toutes les dégoûtantes misères de cette galanterie qui dit Je vous aime, en argot. Sentir sans cesse sur sa tête les bras tatoués du charpentier en goguette, du tailleur de pierre aviné, ou du soldat économe qui a réussi à ramasser, aux frais de l'État, le salaire de sa débauche; reconnaître quelquefois une marque plus significative, apercevoir en tremblant sur une épaule nue l'infâme stigmate du bourreau, voilà en quoi se résumait la condition nouvelle de Mariette. C'est ainsi qu'elle vécut longtemps, se laissant prendre peu à peu à la boisson, ce dernier vice des femmes, jusqu'à ce qu'un homme se présentât de nouveau pour l'aimer.

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Comment raconter cette liaison entre Mariette et Alfred Crochard dit Main-Fine, industriel fort connu de tous les agents de police qui surveillent les passages? La pauvre femme, heureuse d'être aimée, est bientôt à la merci du voleur: plus elle le voit, plus elle l'adore. La tête remplie des idées les plus romanesques, il lui semble, au milieu de son esclavage, qu'elle est dans la position de ces femmes mariées qu'une surveillance impitoyable retient loin de leurs amants, et qui n'ont que de rares instants à leur accorder. La malheureuse se faisait illusion, elle était mariée avec la honte; on ne la surveillait pas, mais on l'exploitait. Un jour qu'elle fait toutes ces confidences à M. Crochard, celui-ci, qui entrevoit de plus grands bénéfices pour son amour dans la réalisation du rêve de Mariette, l'engage à abandonner la maison qu'elle habite pour demeurer avec lui. «Sans toi je ne puis vivre, lui dit-il.—Je meurs éloignée de toi,» lui répond-elle. Dès cet instant Mariette devient la maîtresse d'un voleur.