En changeant de condition, elle change aussi de domicile. Le taudis qu'elle loue s'appelle un garni; une chambre obscure, dans un de ces immenses phalanstères du vice que, dans un but de prévoyance, la police tolère au milieu de la Cité, abrite le couple nouveau. Mariette n'a fait que changer de tyrannie: sa liberté consiste à aller la nuit exercer la mendicité du carrefour. Elle a non-seulement un amant, mais encore un trésorier sans pitié, qui sait combien de fois le soir elle monte les marches glissantes de son escalier tortueux, et qui lui rend sa recette en coups et en mauvais traitements. Outre cette tyrannie, Mariette en subira une bien plus cruelle encore, celle de la police. A chaque instant s'appesantira sur elle la volonté d'un despote. Ce despote s'appelle le règlement. Si elle dépasse d'une minute l'heure fixée, si elle s'arrête à parler un instant avec ses compagnes, si elle va trop vite, si elle marche trop lentement, le règlement, en habit bleu et en tricorne, la saisira brusquement et l'enverra à Saint-Lazare. Combien de fois la pauvre Mariette n'eut-elle pas à subir les cruelles atteintes du règlement pour toutes ces fautes que nous venons d'énumérer. On la faisait monter en voiture, on l'habillait de toile grise, et on la mettait à tisser des bretelles ou des chapeaux de paille. Courbée sur son travail, la malheureuse ne regrettait pas sa liberté, mais son amant. Son premier soin, quand on lui ouvrait les portes de la prison, était d'aller se remettre à sa disposition, et de recommencer à son profit les phases de sa pitoyable existence.

Et quel autre refuge aurait-elle trouvé, l'infortunée? Aujourd'hui il y a des gens qui soutiennent que la loi doit être athée: comment s'étonner qu'elle abandonne ceux qu'elle a frappés. Mariette dans la prison était entourée de soins pieux, d'exhortations religieuses. Une fois dehors, on la livrait à elle-même, seule, sans argent, sans ressources. Il y a des conversions qui exigent plus que des prières: celle de Mariette était de ce nombre. Elle entendait deux voix résonner dans son cœur, celle du prêtre et celle de la misère: l'une stérile, l'autre coupable; elle obéissait à cette dernière, n'osant choisir le fatal juste milieu qui existe entre le crime et la faim, le suicide!

Autrefois il n'en était pas ainsi: de nombreux refuges étaient ouverts au repentir. On appelait les pénitentes Filles du Bon Pasteur, ou Filles de Madeleine, pour désigner le pardon qui les attendait. Elles ne prononçaient que des vœux simples; on tâchait même de les marier quand elles le désiraient. Lorsqu'arrivait le jour de se donner à Dieu, on les revêtait de blanc, d'où on les nommait aussi Filles Blanches; on leur mettait une couronne sur la tête, et les lévites entonnaient le cantique: Veni, sponsa Christi!

Hélas! aujourd'hui la religion n'appelle plus l'épouse du Christ, et sa conversion est devenue une affaire de police.

Mais continuons la triste histoire de tous ces amours qui prennent naissance dans la nécessité de l'amour même. Vous croyez peut-être que l'intimité dans laquelle cette femme va vivre avec son amant, que la connaissance de ses défauts, la certitude de ses vices, vont la dégoûter de lui; nullement. A travers toutes les humiliations, toutes les souffrances, toutes les ignominies, elle poursuivra la réalisation de sa chimère, l'amour! Pour avoir quelqu'un qui lui appartienne, elle qui appartient à tout le monde, Mariette fera tous les sacrifices, elle s'imposera toutes les privations, elle se jettera en pâture à tous les besoins de Crochard, afin de pouvoir un jour pour toute récompense aller s'ensevelir avec lui dans quelque recoin de théâtre du boulevard, ou bien sous l'allée de quelque guinguette des Champs-Élysées, seul endroit où les voleurs aillent de temps en temps faire un peu de poésie.

Mariette subit le sort de toutes les femmes, même de celles qui descendent dans la rue: celles-là aussi, au milieu de leurs plus grands déréglements, sont condamnées à chercher l'amour; elles en demandent à ceux qui peuvent leur en donner. Leurs amants sont des voleurs; et qui donc serait-ce, sinon ceux que la société proscrit comme elles? Croyez-vous que le chevalier Desgrieux eût continué à aimer Manon Lescaut si, au lieu de la renfermer à l'hôpital, on lui eût donné tout d'abord la carte de la police! On s'est souvent demandé comment il se faisait que des femmes pussent aimer ceux qui les ruinaient ainsi, qui les accablaient d'invectives, qui les meurtrissaient de coups. L'amour ne meurt jamais dans le cœur d'une femme, mais il se déprave. Celles dont nous parlons sont si souvent méprisées qu'elles regrettent de n'être pas maltraitées: pour elles, la passion ne se formule plus dans un baiser, mais dans une contusion. D'ailleurs, chacun aime à sa manière. Les amours du tigre ne ressemblent pas à celles de la colombe.

Pour s'expliquer jusqu'à un certain point la dégradation de Mariette, il faut envisager les progrès qu'a faits la démoralisation à notre époque. De nos jours, par exemple, le vol a pris des allures spirituelles, que disons-nous, le vol? l'assassinat lui-même s'est humanisé. Comment voulez-vous que des femmes, et surtout des femmes avilies, aient peur d'un homme qui est gai, content, sans souci, qui sait se composer un costume pittoresque avec des haillons, qui est au courant de tout, de la politique, de la littérature et des pièces nouvelles? Lacenaire, le soir même de son crime, fut se distraire un instant aux Variétés; il aurait pu tout aussi bien écrire des vers légers pour sa maîtresse. Malheureusement Lacenaire n'aimait pas les femmes.

Depuis que le remords a été destitué, la justice n'a plus qu'une pourvoyeuse active: c'est la jalousie. Une trahison qui répond à une autre trahison, c'est l'histoire ordinaire de la jalousie qui se venge. Dans ce monde impur des forçats et des prostituées, la passion exerce ses ravages comme partout ailleurs. Là on n'a qu'une seule manière de se venger: c'est d'aller révéler le secret d'une complicité terrible à la police. La prison vous débarrasse d'un rival et punit une infidèle. Sans ce contre-poids nécessaire, la sécurité publique serait gravement compromise; si les vingt-quatre mille forçats libérés, qui vivent tous d'une industrie plus ou moins coupable, n'avaient chacun une maîtresse, il serait impossible d'habiter Paris.

Mais le moment est arrivé où Mariette va être obligée de donner des preuves véritables de son amour. Crochard a été arrêté, Crochard est en prison sous le poids d'une accusation de vol; il est soumis au dur régime des détenus, il n'a que le pain noir et l'eau claire de la geôle pour toute nourriture et pour toute boisson. Le cœur de Mariette saigne: elle redouble d'activité, de travail, d'abnégation. Par ces terribles soirs d'hiver pendant lesquels on dit que les chiens mêmes ne sortent pas, elle descend dans la rue, elle reçoit la pluie sans s'en apercevoir; le froid passe sur elle sans l'atteindre. Elle attend ainsi, pendant des heures entières, l'aumône aléatoire de la débauche. Si la soirée a été bonne, vous la verrez passer le lendemain de grand matin, dans la tenue d'une grisette qui se rend à l'ouvrage. Ne la regardez pas, cette femme, qui le soir regarde tout le monde: elle rougirait, soyez-en sûr, car elle va commettre une bonne action; elle court consacrer son gain de la veille au soulagement d'un pauvre prisonnier. Elle lui achètera une bouteille de vin, un pâté, une livre de tabac, tout ce qui peut flatter ses goûts, enfin; et, en rentrant chez elle, sa faim se contentera d'un morceau de pain. C'est ainsi que la charité se fait souvent la complice du crime.