—Et le souper renaîtra du dîner, s'écria Nollis avec feu. Ne vois-tu pas comme le dîner s'avance de plus en plus dans la soirée, comme il marche d'heure en heure vers la nuit? On finira par ne dîner que le lendemain. Le temps n'est pas loin où la politique, l'industrie, les querelles littéraires, et je ne sais quelles autres graves bagatelles seront chassées de nos salles à manger, comme des harpies. Alors on verra refleurir le souper! Mais présentement il s'agit de déjeuner. As-tu quelque idée?
—Oui! D'abord je vais me lever.»
Pendant qu'Adolphe procédait à cette importante opération, j'examinais l'appartement et celui qui l'habitait. Le mobilier n'avait jamais été riche, mais il avait été choisi avec goût; malheureusement il portait les traces d'une négligence extrême: il était facile de deviner qu'Adolphe ne se piquait ni de soin ni de conservation; quelques livres, parmi lesquels je trouvai Gil Blas, les romans de Crébillon, Horace, et plusieurs volumes dépareillés des œuvres de Voltaire, deux groupes de statuettes modernes représentant le galop et la chahut, trophées du carnaval, les Souvenirs du bal Chicart, dessinés par Gavarni, un paquet de cigares, une boîte d'allumettes chimiques, quelques morceaux de sucre, une bouteille d'eau-de-vie à moitié vide, un rouleau d'eau de Cologne encore intact, et six ou sept louis, étaient les seuls objets qu'on voyait épars çà et là sur les meubles, depuis la toilette jusqu'au divan. La première pièce, celle qui servait d'antichambre, était plus modestement garnie: on n'y trouvait pour tout ornement qu'un carreau cassé, une paire de bottes fraîchement cirée, et les habits, que le portier sans doute avait placés sur une chaise unique, après les avoir nettoyés.
Adolphe était un homme de taille moyenne; son visage affectait la forme ronde; il avait les yeux bleus, le teint parfait, malgré l'air de fatigue répandu sur toute sa physionomie; ses cheveux étaient blonds, sa bouche était vermeille et gracieuse, ses dents étaient admirables; un embonpoint précoce se manifestait dans tout son être: il avait trente-quatre ans; tout son extérieur annonçait la force et la bonté.
«Je deviens gros, dit-il à Nollis; mais je me console en songeant que les hommes gras ont toujours été les meilleurs et par conséquent les plus heureux. Presque tous les grands criminels et les tyrans étaient minces.
—Oui, mais le génie est maigre.
—Et Napoléon?
—La fortune l'a quitté à mesure qu'il prenait de l'embonpoint.
—Soit, mais l'homme d'esprit est ordinairement gros.
—Le génie, c'est la gloire.