—Eh bien! l'esprit, c'est le bonheur. Ne vas-tu pas, en vérité, t'évaporer en poésie? Le sensualisme, mon gros ami, le sensualisme, voilà notre lot! Nous avons beau faire pour nous idéaliser, nous serons toujours de l'école charnelle; c'est notre vocation.»

Pendant cet entretien, Adolphe s'était habillé. Sa mise était sage; elle n'était ni trop loin, ni trop près de la mode; elle était surtout adaptée à sa personne avec une remarquable intelligence, et il y avait beaucoup d'art dans la manière dont il avait su éviter la contrainte, sans blesser ni l'usage ni les convenances. Ce qui ne m'avait pas échappé, c'était le sentiment de propreté exquise et même de délicatesse qui avait présidé à tous les arrangements de sa toilette; c'était presque de la recherche.

«Monsieur est des nôtres? dit Adolphe en me regardant.

—Assurément, reprit Nollis; pourquoi l'aurais-je amené? Où allons-nous?

—Bien loin d'ici.

—Bah!

—Ne t'épouvante pas, nous allons à Bercy...—Ah! monsieur, répliqua-t-il en voyant la moue involontaire que m'avait fait faire ce nom, il ne faut pas vous scandaliser. Je connais et je fréquente les beaux endroits; mais je préfère les bons endroits. Si vous voulez venir chez Tortoni, je suis prêt à vous y accompagner; c'est, sans contredit, le plus joli déjeuner de Paris: le buffet y est bien pourvu et finement approvisionné, la chère est friande, la société aimable; on y cause avec esprit et avec liberté; on y agit sans façon et avec politesse. Je sais peu de repas aussi charmants qu'un déjeuner chez Tortoni, bien dirigé et bien commandé; mais il me faut quelque chose de plus. Nous sommes d'assez bonne compagnie pour ne pas craindre qu'on gâte nos manières; nous avons l'avantage de ne répondre de nous qu'à nous-mêmes. Pour moi, Paris ne renferme que deux sortes d'individus: ceux qui me connaissent et ceux qui ne me connaissent pas: les uns savent qui je suis; que me fait l'opinion des autres? A Bercy, nous trouverons de la marée fraîche et du poisson de Seine nouvellement pêché, de braves gens fort contents et fort honorés de nous recevoir, une vue admirable et du vin comme il n'y en a que là. Voilà mes raisons pour y aller; quelles sont les vôtres pour ne pas y venir?»

Nollis me regardait; je n'avais qu'une réponse à faire, je pris la main d'Adolphe et je m'écriai: «A Bercy!»

Adolphe avait raison; ce fut un déjeuner délicieux. En entrant chez le traiteur, il avait causé avec la belle écaillère; je crois même qu'il lui avait pris familièrement le menton: elle nous apporta elle-même les huîtres dans un plat énorme; elle riait en nous recommandant de les avaler vivantes et dans leur eau: le vin de Chablis était d'une qualité supérieure, doré et merveilleusement sec et perlé; l'entrecôte de bœuf, dûment relevée par une sauce qu'Adolphe indiqua par écrit; la sole, accommodée par un procédé nouveau qu'il a lui-même importé d'Angleterre; et enfin, la matelote, faite d'après les vieilles traditions du port, composèrent un repas que le vin de Beaune arrosa sans relâche. Adolphe affirmait que le matin il ne fallait pas faire usage de vin de Bordeaux; il me promit de m'expliquer à dîner cette règle hygiénique.

A la fin du déjeuner Adolphe et moi, que Nollis lui avait présenté comme un jeune homme qui donne des espérances, nous étions les meilleurs amis du monde. Je savais qu'il était venu à Paris pour y faire son droit, et qu'après avoir pris ses licences à la Faculté, il avait suivi, sans penchant vicieux, mais avec une molle insouciance, son instinct pour le plaisir; c'était ainsi qu'il s'était toujours trouvé loin du travail. Au delà de son éducation, sa famille n'avait pu rien faire pour lui. Il lui était arrivé ce qui arrive à tous les jeunes gens sans patrimoine, il avait formé des projets et contracté des dettes: les projets s'étaient évanouis, les dettes étaient restées; maintenant Adolphe s'était donné aux lettres: à ses yeux, cette occupation était presque un loisir; mais il n'avait jamais pu renoncer au bien-être du moment pour sauver l'avenir; il vivait donc toujours aux prises avec des embarras nouveaux; et toujours livré à de nouveaux plaisirs, il affirmait qu'en dépit de sa misère, il avait su faire pencher la balance du côté du contentement. Adolphe avait une morale qui n'était pas diablesse: il était assurément incapable d'une action lâche, malhonnête ou mauvaise; mais le plaisir était à ses yeux une chose si excellente, qu'il ne s'appliquait qu'à le goûter; ce n'était pas seulement sa grande affaire, c'était son unique affaire: il le cherchait partout où il pensait le trouver; quelquefois il se baissait pour le prendre. Il appelait cela prolonger la jeunesse.