LE SPÉCULATEUR.

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La gloire et la vertu ne sont considérées aujourd'hui que comme des biens de théâtre, qui ne subsistent qu'en apparence ou comme des Fantosmes des Romans, après lesquels courent leurs Héros, qui sont d'autres Spectres et d'autres Fantosmes.

Le sieur de Balzac, 1658.

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Le spéculateur est l'homme par excellence de l'époque actuelle, le caractère dominant de la génération présente, la physionomie-modèle du siècle de l'argent. Qui mieux que lui a longuement étudié le passé, le présent et l'avenir pour y découvrir le germe de quelque exploitation d'un genre neuf?... Qui mieux que lui a savamment médité sur les monarchies naissantes et les royautés vieillies, sur les révolutions probables et les républiques possibles, pour savoir de quel chaos social il y aurait le plus d'or à extraire? Le spéculateur, semblable au génie du déluge, rase les montagnes et comble les vallées pour courir en poste à la fortune sur les ailes de la vapeur. Il analyse les sciences et raisonne les gloires, persuadé que toutes les fumées sont des forces motrices dont on peut tirer des billets de banque. Il combine l'alliance du bien et du mal, du profane et du sacré, du fait et du droit, du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, pour voir s'il n'en pourrait pas faire sortir, par je ne sais quel procédé chimique, quelque produit industriel à mettre en commandite. Il regarde passer les destinées du pays comme un spectacle curieux dont il y a moyen de tirer un pécule avantageux en faisant payer leur place aux assistants. Il sait par A plus B ce que doit rapporter, bon an mal an, chaque crise ministérielle, à qui n'y aura vu autre chose qu'un hausse et une baisse à la Bourse. Enfin n'est-ce pas lui qui en est arrivé à faire du commerce un assaut de supercheries, de la politique un tripotage d'écus, de la morale publique une combinaison de finance, et de la société en masse une caverne de Roberts Macaires? O homme prodigieux! salut!

Ce grand personnage commence habituellement ses opérations sans avoir ni biens ni argent: mais, en revanche, il a des dettes; et c'est son apport social dans la mise de fonds des compagnies qu'il organise. Aussi agit-il hardiment sur des millions avec un aplomb remarquable et un gracieux entrain; car il ne risque absolument rien... que la fortune des autres. Sa conscience et son honneur pourraient bien, il est vrai, s'y trouver un peu compromis; mais le spéculateur voit les choses de trop haut pour descendre à s'occuper de semblables minuties. Les chaînes du devoir et de la morale ne sauraient entraver sa marche. Pourvu qu'il agisse de manière à être en deçà d'une possibilité de plainte en police correctionnelle, il se croit dignement placé. Tant que la cour d'assises ne se charge pas de lui offrir un siége, il s'étale, ici et là, avec le laisser-aller de la vertu dont la pose vise au génie. Du moment où il ne dépasse pas, fût-ce d'une tête d'épingle, la petite ligne de démarcation qui sépare le citoyen apte à tous les emplois du citoyen que va flétrir la marque, il se promène tête haute, il est au sentier de l'honneur. Regardez-le jouir en paix de la plénitude de ses droits: il n'est pas une dignité à laquelle il ne puisse prétendre. Il sera, au gré de son caprice, juré, mouchard, garde national, recors, diplomate, sergent de ville, ministre, émeutier, cabotin; et, fondant au besoin toutes ces natures dans la sienne, il marchera l'égal d'un monarque.

O bienfait de la civilisation! le spéculateur, à la recherche de sa proie, se jetant hardiment au milieu des labyrinthes de l'époque et du pays, n'a besoin, lui, pour y vaincre et s'y retrouver, ni du glaive de Thésée ni du fil d'Ariane. Il n'attaque ni ne tue les minotaures qu'il y rencontre; il leur propose tout uniment des rentes fin de mois avec des reports et des primes; il les fascine avec le miroir à facettes des découvertes fantastiques; il les gave avec des boulettes d'actions industrielles; et les monstres domptés, séduits, subtilisés, ébahis, apposant vite leur griffe au bas de quelque chose de timbré, se hâtent de lui donner, au lieu de le combattre, une poignée de mains citoyenne, à la façon des potentats parlementaires et constitutionnels qui débutent dans la carrière.

La haute figure ici peinte pourrait se diviser, à un certain point, en deux êtres divers et distincts: le mystificateur et le mystifié. Mais le spéculateur véritablement digne de ce nom, le beau idéal de l'espèce, a le double avantage d'offrir à la fois les deux types réunis. Tour à tour dupeur et dupé, il est joué par ceux qu'il joue. Ce soir vendeur, demain vendu, il fait des fourberies, marchandise; et des déloyautés, négoce. C'est un commerce qui prospère.