Le spéculateur en bonne veine se met à merveille; il vous fait remarquer l'admirable étoffe de son pantalon et le charmant tissu de son gilet. Ce sont de nouvelles inventions dont il sollicite le brevet. Le besoin se faisait généralement sentir d'une amélioration dans l'industrie de la toilette: il a là-dessus de vastes données où accourront les capitaux, car les déboursés seront minimes, et le gain sera gigantesque. Ce disant, le spéculateur monte dans un ravissant tilbury attelé d'un cheval pur sang, qu'il s'est procuré par la plus heureuse occasion du monde. Il va revendre généreusement tout cela à un ami qui en raffole, et à qui il désire faire faire une excellente acquisition. Il se sacrifie à cet effet, et n'exigera aucun bénéfice... qu'une bagatelle de cent louis: les petits résultats lui donnent des nausées. Il est des gens qui, au surplus, se sont fait de ce genre de mal une sorte d'immortalité.

Arrivé au bois de Boulogne, le spéculateur, descendant du coussin prodigieux d'où il regarde du haut en bas son petit groom et les passants, court en toute hâte proposer à de riches fashionables du Jockey-Club plusieurs opérations magnifiques où l'on remuera l'or avec des pelles. Il s'agit seulement d'avancer quelques centaines de mille francs pour constituer chacune d'elles. Une des plus remarquables entre autres est l'établissement en grand d'une maison de commerce intime et d'alliance étroite entre la force et la faiblesse, entre la puissance et la grâce, c'est-à-dire entre les deux sexes[20]. On n'y admettra que le mieux en tout genre dans les diverses parties qui composeront l'ensemble. Un goût exquis présidera à la composition de cette institution éminemment philanthropique et nationale, qui sera à la fois une voie ouverte aux natures passionnées, une garantie promise à l'hygiène publique, une sécurité donnée aux pères de famille, soit de Paris, soit de province; enfin un débouché offert à toute espèce d'entraînements. Les fondateurs et associés auront des numéros et des cachets qui, indépendamment des entrées et des rentrées générales, leur assureront des entrées et des rentrées particulières. Où trouver, en fait de sociétés, une corporation plus active dans ses œuvres et plus large dans ses produits? Les intéressés seront régulièrement tenus au courant de l'affaire par un relevé exact de toutes choses. Le spéculateur se charge, lui, des embarras et difficultés de l'organisation première; ces messieurs auront, sans s'être mêlés de rien, les bénéfices qui en seront la suite; lui, il ne voit là dedans que l'intérêt du pays, l'extension de l'ordre, et une question toute morale. Aussi se résigne-t-il, de la manière la plus désintéressée, à prendre sans rétribution tous les ennuis de l'affaire, l'administration, la comptabilité, les discussions, les écritures... et la Caisse.

Le spéculateur en haute position n'attend pas longtemps la fortune: il a le télégraphe qui lui tend les bras, les émeutes qui lui donnent un coup d'épaule, les conspirations qui lui font un signe de tête; et tout cela bien combiné, c'est la pierre philosophale. Il connaît quelques heures à l'avance ce qui doit sortir des éléments en fusion qui se tournent avec bouillonnement, et s'écument sans épuration dans la grande chaudière représentative. Il a sa combinaison préparée en tout état de cause. Il gagnera dix centimes à la Bourse sur le doctrinaire, un peu moins sur le dynastique, beaucoup plus sur le centre gauche. L'essentiel est d'être averti à temps. Or, pour cela faire, il a échelonné du palais des législateurs au temple des agents de change des fonctionnaires-signaux qui, par gestes convenus, le tiennent au courant d'heure en heure, moyennant récompense honnête, des pulsations de la crise gouvernementale et des fièvres de la tribune. Qui triomphera? Peu importe! avant tout la spéculation. Aussi, par suite, a-t-il en un clin d'œil des hôtels, des villas, des grandes croix, des héritières, des fanfares. Tout cela dure-t-il? Plus ou moins. C'est un cortége impertinent et fantastique à la façon des contes arabes, qui surgit, resplendit... et passe. A un autre: la France paie.

Le spéculateur de moyenne classe a un appartement confortable, un dîner prêt au cercle de son quartier, une entrée aux théâtres royaux, une place marquée à la Bourse, un poste d'habitude à Tortoni, une famille quelque part, et une maîtresse n'importe où. Il a, pour se mettre à l'abri des événements politiques, un pied dans le camp légitimiste, un bras dans l'opinion juste-milieu, et une autre partie du corps plus ou moins heureusement choisie, dans le parti républicain. Du reste, il ne fait pas plus de cas des croix de la Légion-d'Honneur que des soupes économiques. «Les pauvretés, dit-il, ne rapportent rien.» Il a autant d'aversion pour les réjouissances de juillet que pour les batailles de polichinelle, autant de dégoût pour les programmes de l'Hôtel-de-Ville que pour les expositions de phénomènes vivants. «Il n'y a rien à gagner, dit-il, avec les mauvaises plaisanteries.»

Lorsqu'il sait écrire, et cela peut se rencontrer, le spéculateur vend cinq ou six fois ses manuscrits. Il les distribue d'abord à celui-ci en feuilletons, puis à cet autre en volumes in-8o, enfin, n'importe à qui, en drame ou en vaudeville. Cela commence par faire une trilogie littéraire qui a trois formes, trois allures, trois titres, et qui n'est au fond qu'une seule et même chose; l'admirable de cette combinaison, c'est qu'au bout du compte il y aura eu trois ventes, trois paiements, trois publications, et que le bon public aura pu y être trois fois mystifié. Cela n'empêchera pas d'ailleurs la trilogie d'être plus tard vendue de nouveau pour paraître in-12 ou in-18, puis d'être revendue peu après pour se remettre en Œuvres complètes. O sublime progrès des lettres!

Le spéculateur a peu de goût pour la campagne. A quoi servent, en effet, les champs et les moissons? A nourrir les habitants de ce globe? il est certain que cela n'a rien de déraisonnable et peut occuper la caste vulgaire; mais, pour lui, le point capital ici-bas, ce n'est point d'engraisser l'humanité, c'est de nourrir la spéculation.

Oh! qu'il est beau, le spéculateur, lorsque, mollement étendu sur un fauteuil à la Voltaire, il lit voluptueusement le prospectus d'une entreprise étourdissante, où il apportera toute sa capacité, et ses amis tout leur argent! Comme il en étudie les chances! Elle lui paraît d'autant plus magnifique, qu'elle a l'air à peu près impraticable. Allez donc proposer, dans Paris, aux hommes à haute intelligence, un projet simple et raisonnable, sans éclat à porter aux nues, mais promettant un gain honnête: avec quelle risée dédaigneuse votre plan sera accueilli! Un gain honnête! juste ciel!... autant vaudrait demander l'aumône. Qui oserait se compromettre au point d'attacher son nom à une pareille niaiserie? Un gain honnête! mais un homme bien placé n'accepte pas la responsabilité d'un tel ridicule! il faut une fortune assurée dans les vingt-quatre heures, ou, au plus tard, dans le trimestre; il faut, du moins, si l'on attend, des dividendes anticipés. Sans quoi, vaut-il la peine d'y arrêter sa pensée!... Parlez-nous d'une entreprise de voitures qui chevaucheront toutes seules par monts et par vaux sans haquenées et sans charbon; parlez-nous de lunettes d'approche découvrant des actionnaires sur une comète avec ou sans queue, le tout venant à nous bride abattue; parlez-nous de toiles mirobolantes qu'on va tisser avec du jasmin, des roses et du chèvrefeuille, changés d'abord en épaisse marmelade, puis transformés en écheveaux de fil par des procédés incompréhensibles: à la bonne heure! Comme cela ravit l'imagination! quel vaste champ à l'enthousiasme! quelle carrière aux jongleurs!... Le succès de ces merveilles est certain d'avance, non pas seulement quoique absurdes, mais précisément parce que absurdes. Ces deux adverbes ont du bonheur.

Le spéculateur, prince souverain du pays des chimères, passe une partie de sa vie doucement bercé par le songe argenté... des illusions. Il voit la pluie d'or de Danaé tomber de toutes parts sur ses conceptions mercantiles; il fait continuellement la conquête en espérance de toutes les toisons d'or que son imagination lui montre suspendues à chacun des arbres de l'industrie, vraie forêt Noire de l'époque. Il a sans cesse devant les yeux l'exemple de je ne sais quel millionnaire qui aurait commencé par vendre du bétail et qui aurait fini par vendre des peuples, ce qui lui paraît se ressembler beaucoup. Il cite une foule de ses camarades qui, à leur début dans la carrière, ne fréquentaient que les nécessiteux de la taverne, et qui maintenant ne daignent se familiariser qu'avec les puissances du palais. Il est, du reste, une foule d'incrédules qui rient de ses plans et de ses rêves, qui affirment que plus d'un de ces apôtres de l'or ont été vus, eux et leurs disciples, arrivant de succès en succès, de bénéfice en bénéfice et de fortune en fortune, à une des chambres de Sainte-Pélagie, à un des lits de l'Hôtel-Dieu, voire même à une des loges de Bicêtre.... Mais ces odieux propos n'atteignent pas la grande figure qu'ils insultent. Que la prédiction se réalise ou non, elle n'en est pas moins déclarée impossible. La notabilité de l'époque a le rare privilége de puiser une illustration dans ses avanies elles-mêmes; le féodal poursuivant d'armes de la spéculation fournit brillamment sa carrière contre tout venant; et, qu'il soit applaudi ou hué, il ne s'en élancera pas moins, à la suite de ce paladin du dix-neuvième siècle, une foule de chevaliers... d'industrie.

Regardez-le dans son appartement, au milieu des papiers et des cartons, qu'il classe avec amour et méthode. Oh! que de trésors sous ses doigts!... Prenons au hasard et lisons. (No 3.) «Manière de courir la poste dans des wagons suspendus sur des fils de fer presque invisibles, à quelques pieds du sol.» (No 8.) «Mines de houille, de cuivre, d'asphalte et de vif-argent, sur le point d'être découvertes à l'une des barrières de Paris.» (No 9.) «Tontine pour assurer des maris à leur aise aux jeunes vierges qui ne le seraient pas. Nota. On donnera là-dessus des explications sérieuses.» (No 17.) «Association musicale et dansante pour dédommager des tremblements de terre, des incendies et de la peste.» (No 18.) «Société pour garantir le public, moyennant une prime, de toutes les contributions forcées nommées vulgairement dans les salons: billets d'artistes, loterie des pauvres, souscriptions de charité, etc.» (No 33.) «Communauté scientifique, par actions, pour l'industrie des vers à soie, d'après les procédés de l'enseignement mutuel.» Voilà-t-il des idées heureuses!... Le spéculateur entreprendra toutes ces belles choses; il les proclamera nationales, et chacune l'enrichira. Car pour lui point de mauvaises chances: si l'affaire réussit, il joue sur le succès; si elle échoue, il jouera sur la déconfiture. Il spécule sur l'édifice qui se construit comme sur l'édifice qui s'écroule; et on le verra, après avoir opéré d'une manière prépondérante sur une société en enfantement, agir d'une façon victorieuse sur cette même société en liquidation. Tout lui est bon, bâtisse et décombres. Le spéculateur a une famille: des neveux, des cousins, des frères. Cela n'est pourtant pas de rigueur: n'importe! le cas échéant, il s'agit d'en tirer parti. Quelques-uns d'eux peuvent mourir; or, le spéculateur, qui s'est établi le chef et le protecteur de tous les siens, peut devenir aussi leur héritier. Oh! alors qu'il lui paraîtrait doux et touchant de larmoyer sur les admirables trépassés qui viennent de lui léguer, avec l'exemple de leurs vertus, haute nourriture pour son âme, quelque chose de non moins sonnant, mais de plus substantiel pour son corps!... Le spéculateur, à la fois inspiré par le ciel et la terre, s'occupe avec un intérêt chaleureux de la destinée de ses proches. Celui-ci, il le place dans l'état militaire, en lui recommandant cette noble susceptibilité de la bravoure française qui ne permet pas le moindre mot équivoque dans la conversation sans en demander raison sur l'heure, et mettre, tout de suite, flamberge au vent: c'est le grand devoir du métier, la loi première de l'honneur; hors le duel point de salut. Celui-là, il lui souffle la passion des voyages aventureux, des explorations d'outre-mer. Oh! l'Inde, le Brésil, la Turquie, le Mogol, la Chine, la Perse!... ce n'est que là maintenant que se trouve encore du neuf, de l'énergie, de la séve, du grandiose et de la vie. Ailleurs, et surtout en Europe, tout est rachitique ou défunt, on n'y voit qu'atomes ou crétins. Cet autre, il le fait entrer dans les ordres: il a senti sa vocation; l'âme de ce sublime parent avait besoin de se baigner dans les flots de la sainteté évangélique. Dieu l'appelle depuis longtemps, pour sa plus grande gloire, à la Chartreuse ou à la Trappe: ce sont les péristyles du ciel, le portail des béatitudes. Quant à ce dernier, autre affaire. Il est du monde et né pour le monde; il faut qu'il soit à lui tout entier: c'est le spéculateur qui l'y lance. Il l'enivre à toutes ses coupes; il l'assied à tous ses banquets, il le livre à tous ses amours; et le maître est fier de l'élève. Mais, pour supporter tant de joies, ce dernier, malheureusement, a peu de force et de santé... En résultat définitif, tous ceux dont le spéculateur a entrepris l'éducation, dirigé les pensées et soigné la carrière, ont successivement disparu. Qu'en dit l'homme aux vastes desseins? «C'est moi! s'écrie-t-il avec orgueil; moi qui ai soutenu ma famille! je m'étais dévoué à elle. Le ciel m'en a récompensé. En faisant le bien de mes proches, voyez comme j'ai prospéré. Dieu merci! tout s'est bien passé: j'ai dignement casé tous les miens.»

Il est hors de doute que le spéculateur peut se marier comme tout autre individu de l'espèce humaine; mais l'amour n'entrera pour rien dans la balance de cette opération: il n'y sera pesé que la dot. Le futur fera peu de cas de la beauté, à moins toutefois que ladite beauté ne lui offre un moyen d'élévation, et ne lui ouvre une voie particulière à la fortune, en l'alliant naturellement à de puissants amateurs du beau: c'est une position comme une autre. Il ne tiendra pas précisément à l'âge; une vieille femme riche ne saurait être trop avancée dans la vie: son mérite est en proportion de ses années. Oh! l'inestimable bien qu'une caducité dorée, dont le coffre-fort lève son couvercle au moment où le tombeau s'ouvre!... Comme on le pleure avec effusion, ce vieil ange avec qui l'on avait fait, d'une manière voilée, une sorte de traité de commerce dont l'article héritage était le point sacramentel!... Il épousera même une enfant, si l'occasion s'en présente, dût-il jouer à la poupée; la chose a souvent du ressort, «L'innocence, dit-il, a pour lui tant de charmes, et puis l'on est si pur au sortir du berceau!» Mais bien entendu que l'enfant sera une héritière opulente, et qu'il y aura fusion dans les biens; car il sait son code par cœur: «Le mari est le chef de la communauté.»