Une fois marié, le spéculateur fait assurer sa femme par une compagnie ad hoc. Car, dans le cas où sa douce moitié, douce ou non, viendrait à décéder, sa mort lui serait payée d'après les statuts de ladite compagnie; et ce serait une bonification dans sa fortune à ajouter aux rentrées de la succession vacante. Il fera aussi assurer ses enfants, vu que si les fruits de son mariage venaient à trépasser de la dentition, de la vaccine, du choléra, de la croissance, ou de toute autre chose fâcheuse, il aurait à toucher le montant de quelque prime à chaque pompe funèbre de sa famille; et notez bien qu'actionnaire du grand établissement des catafalques, il a un intérêt majeur et positif à voir prospérer les sépulcres. Il y aurait évidemment pour lui, dans les enterrements lucratifs de sa race, un encouragement à obéir à cette loi du Seigneur: «Croissez et multipliez!» Quant à lui personnellement, il ne se fait pas assurer, car la somme à payer au jour de sa mort ne devant pas rentrer dans sa poche, il n'y attache aucune importance.
Mais la soif de la spéculation ne dévore pas uniquement les privilégiés de l'existence, les gens de la haute sphère; elle s'empare des individus de tous les états et de toutes les classes. Le spéculateur des derniers rangs a son genre et sa route à part. A l'affût des solennités dramatiques, il en achète d'avance les billets pour les revendre à bénéfice aux amateurs qui, à l'heure du spectacle, craignent de faire queue au bureau, et se la font faire à la porte. Il sait qu'à propos de l'exposition des produits industriels il sera joué des pièces de circonstance où beaucoup de noms seront honorablement cités; qu'imagine le spéculateur? Il va trouver les commerçants qui aiment le parfum des louanges, et, d'accord avec auteurs, acteurs et directeurs de spectacles, il intercalera dans les comédies à jouer une série d'éloges pour messieurs tels et tels, à tant le couplet, à tant la phrase, et même à tant la ligne. Tout le monde y aura son profit: d'abord, les auteurs, acteurs et directeurs, qui, par là, attireront à leur théâtre les particuliers vantés et à vanter; puis ces mêmes particuliers qui, mis en lumière, auront ainsi donné sur la scène au bon public une manière de prospectus; puis enfin le bon public qui aura gagné à tout cela le double avantage d'écouter une sorte de pièces, et d'y trouver un genre d'affiches... O sagacité lumineuse!
Ce n'est pas tout; descendons plus bas encore: nous arriverons aux spéculateurs peints par Vidocq. Ceux-ci, errant çà et la dans la foule à toutes les fêtes de tous les régimes, spéculent hardiment sur les encombrements, la presse et le désordre. Ils se serrent contre l'individu qui pleure de joie en voyant défiler un prince quelconque allant à une cérémonie telle quelle, ainsi qu'il en a tant passé et qu'il en passera tant encore; et, en un tour de main, ils se procurent à bon compte l'agrément de savoir l'heure au détriment dudit enthousiaste. Puis les mouchoirs, les portefeuilles et les bijoux changent de maître à son approche. C'est un commerce par substitution d'autant plus fructueux, que celui qui prend ne donne rien en retour à celui avec lequel il s'est mis en rapport. Ce mode est dangereux, il est vrai; le spéculateur de ce genre en vient presque toujours à ajouter à sa signature le titre suivant: détenu ou forçat. Tandis que l'industriel de haut rang, qui a fait en grand ce que faisait l'autre en petit, roule dans un bel équipage, et finira peut-être par daigner mettre au bas de son nom: député ou pair de France. Belle chose que la moralité sociale!
En résumé, le spéculateur sait tout, il voit tout, calcule tout, saisit tout. D'un même coup d'œil, il embrasse à la fois les avantages que, par une heureuse combinaison, il pourrait recueillir d'une association républicaine et d'un amalgame de bitumes, du triomphe des petites reines du Midi et de la destruction des punaises; tout lui est lucre et trafic. Il enjambera gracieusement la ruine de vingt familles pour sauter de pied ferme au milieu des démolitions, qu'il espère relever à la plus grande gloire de sa rapacité. Il rira malignement en passant sur les désastres du prochain, car il a fait une légère variante à son usage au plus fameux des commandements: Le bien des autres tu prendras et retiendras à ton escient. Il prétend qu'il a, à l'appui de cette phrase et de sa morale, des exemples d'une grande valeur et des approbations d'une haute portée.
Pour lui, qu'est-ce que le bien et le mal? le bien, c'est d'être capitaliste; le mal, c'est d'être prolétaire. Pour lui, qu'est-ce que le vice et la vertu? le vice, c'est l'absence des qualités qui servent à enrichir; la vertu, c'est l'art d'escamoter légalement au prochain ce qu'on a le désir de s'approprier. Pour lui enfin, qu'est-ce que l'industrie et le commerce? C'est tout bonnement une guerre ouverte entre concitoyens pour s'arracher son bien l'un à l'autre, avec le plus d'adresse et le moins de scandale possible; c'est un combat à outrance entre celui qui tient et celui qui veut prendre, entre celui qui a et celui qui veut avoir; enfin, c'est cet adage en actions là-haut et là-bas en pratique: Ote-toi de là que je m'y mette!
Ne demandez pas au spéculateur ce que c'est que la piété, le culte et les choses saintes. Sa piété, c'est un religieux amour pour les douceurs de la vie; son culte, c'est l'observation scrupuleuse des statuts et règlements de la Bourse; les choses saintes, ce sont tous les objets de prix que les Hébreux au désert jetaient dans la chaudière embrasée d'où allait sortir le veau d'or.
A-t-il une conscience? Oui: mais elle est semblable à la bulle de savon brillamment colorée qui sort du fétu de paille d'un enfant: à son apparition, on la prendrait pour quelque chose. Hélas! Dieu sait ce que c'est, d'où ça vient et où ça va!
A-t-il un cœur, cet homme? Sans doute, mais il ne bat que pour sa spécialité; et par conséquent les choses de l'honneur et du sentiment n'entrent en rien ni pour rien dans les habitudes de sa nature. On disait d'un grand capitaine qu'à la place du cœur il avait un boulet de canon; on pourrait affirmer que le spéculateur a, en guise d'âme, des bons payables au porteur.
Le vicomte d'Arlincourt.