C’est la vieillesse qui a conservé la vinaigrette, c’est la jeunesse qui fait vivre le coucou! C’est une si charmante voiture! On y est si bien pressé, si bien serré, si bien étouffé! Elle rappelle si bien l’époque où les Desgrieux des gardes françaises et de la basoche allaient manger une matelotte à la Râpée avec les Manon Lescaut des piliers des halles! Comme tout ce bon attirail de cheval et de voiture unis ensemble respire le parfum de la galanterie joyeuse, vive et folle du bon temps, du temps où les grisettes portaient les jupes courtes, faisaient gaiement claquer leurs galoches sur le pavé, se décolletaient comme des marquises et se moquaient de tout avec Madelon Friquet! Oh, la charmante voiture! comme le coude touche le coude, comme le genou presse le genou, comme la taille des jeunes filles est abandonnée sans défense aux entreprises des audacieux!
Nos pères étaient plus mauvais sujets que nous, le coucou est là pour le prouver. Nous avons beau nous moquer de leurs culottes courtes et de leurs perruques, ils étaient plus avancés que leurs fils dans la science des folles joies. Ils connaissaient tous les raffinements, toutes les délicatesses, toutes les petites choses de la passion. Certes il ne leur serait jamais venu en tête d’inventer l’omnibus des environs de Paris, où huit imbéciles assis de chaque côté se regardent curieusement, où chaque couple est sous la surveillance immédiate de quatorze argus qui épient tout ses mouvements. Jamais ils n’auraient même eu l’idée, pour aller à Saint-Cloud ou au moulin de Javelle, de prendre un fiacre à six et de mettre ainsi les ébats de l’amour en contact avec les regards jaloux ou méchants des cousins, des oncles, des tuteurs... Non... Mais ils ont inventé le coucou! honneur à eux!
Vous êtes-vous jamais, par un beau soleil de juillet, promené le dimanche matin du côté de la place de la Bastille? Avez-vous vu le départ du coucou pour Saint-Mandé, pour Fontenay-sous-Bois, pour Nogent, pour Neuilly-sur-Marne, pour Noisy-le-Sec, tous ces délicieux petits villages jetés sur la lisière d’un grand bois, ou sur les bords de la plus jolie rivière du monde? Avez-vous vu arriver par essaims les grisettes du quartier Saint-Denis et les étudiants du quartier latin?... Eh bien! vous avez dû le remarquer: les couples les plus gais, les plus amoureux, les plus beaux, les plus jeunes n’hésitent pas un seul instant. Ils ne s’arrêtent pas devant le cabriolet solitaire, ils ne débattent pas de prix avec le triste carrosse numéroté, asile ordinaire des familles bourgeoises chargées de provisions diverses pour le dîner sur l’herbe. Ils ne s’emprisonnent pas dans les lourdes diligences de l’entreprise Touchard, où l’on se trouve entre un voyageur pour l’article vins, et un lieutenant d’infanterie de la garnison de Corbeil, tout comme si on allait faire une excursion de cent lieues. Une diligence au long cours comme au cabotage serait incomplète, si elle ne recélait pas dans ses flancs un lieutenant d’infanterie et un voyageur pour l’article vins.
Ils s’élancent tout d’abord, nos couples les plus gais, les plus amoureux, les plus beaux, les plus jeunes, ils s’élancent dans les coucous! Appelez cela de l’intelligence, appelez cela du caprice, appelez cela de la reconnaissance: peu m’importe... Il n’en est pas moins vrai que, tandis que les autres voitures n’ouvrent leurs portières qu’à toutes les infirmités morales et physiques de la race parisienne, les coucous sont aussitôt chargés d’une verte et rayonnante jeunesse.
Et fouette cocher!
Si le coucou est une institution, le cocher de coucou est un type. L’institution s’en va, hélas! tous les jours; le type s’efface! Hâtons-nous de lui donner place dans notre galerie.
Jacques, notre cocher de coucou, n’est plus jeune. Il a pris les guides des mains de son père vers l’année 1790. Son coucou est un coucou héréditaire; plus heureux que maint fils de roi, plus heureux par exemple que ce pauvre enfant royal, dont nous avons vu tant de mauvaises contrefaçons dans ces derniers temps, Jacques a pu tranquillement s’asseoir après son père sur le trône, je me trompe, sur le siége de ses aïeux. Il regarde son coucou comme son patrimoine, comme son berceau: il a pour lui le respect qu’avait autrefois le jeune noble pour le vieux manoir féodal, archives de pierres de sa famille; il a pour lui l’amour du propriétaire parisien pour sa maison, de l’usurier pour son gros sac de louis neufs, de l’enfant pour son premier jouet. Il n’est heureux que lorsqu’il roule dans sa voiture, le fouet en main et la tête haute, entre deux belles allées de peupliers, sur une route plate et unie, loin de la grande ville, de son fracas, de ses inspecteurs, de ses calèches bourgeoises et de ses cochers anglais à perruque de laine.
Jacques n’a rien de la passion ordinaire des cochers pour leurs chevaux. Il ne voit, il n’aime que son coucou. Ses chevaux ne lui semblent bons et utiles que parce qu’ils sont attelés à son coucou; il les traite comme un roi constitutionnel traite ses ministres. Lorsqu’ils sont fourbus et éreintés, il les met à la retraite. Il veut que son coucou soit bien traîné. Un roi constitutionnel a quelquefois le tort de laisser trop longtemps attachés au char de l’État des coursiers qui ne peuvent plus marcher droit, malgré les fréquents et sonores encouragements que leur applique le fouet de l’opinion. Jacques ne commet jamais cette faute. Pour que son char roule gentiment, il n’hésite pas à changer souvent de ministres.
Le cocher de coucou a vu les dernières fêtes de l’ancien régime, les cérémonies patriotiques de la révolution, les orgies du Directoire, les victoires de l’Empire, les processions de la Restauration et le triomphe populaire de juillet. Sa chevelure tire sur le blanc de neige, mais sa mine est toujours fraîche et réjouie. Et quand, par une belle journée, il a son chapeau sur le coin de l’oreille et une rose à sa boutonnière, il est encore digne de mener aux lilas la plus jolie paire d’amoureux qu’on ait vue depuis Héloïse et Abeilard, ou, si vous aimez mieux, depuis Héro et Léandre.
Son costume porte le cachet de toutes les époques qu’il a traversées; 1790 lui a légué le tricorne et la queue; de l’Empire il a conservé le pantalon charivari qui flattait infiniment les vieux grognards de la garde impériale; 1818 a chargé ses épaules d’un carrik café au lait. Ainsi affublé, notre homme est un monument historique qui mériterait de prendre place dans un musée.