Jacques est un véritable Automédon des anciens jours. Il regrette le temps où c’était la voiture qui faisait la loi au voyageur et non pas le voyageur à la voiture. Tout lui semble perdu depuis que l’on a établi des départs à heure fixe, depuis que le conducteur et le postillon ne sont plus, entre les mains du commis de bureau, que des machines réglées comme des montres de Bréguet. Quelle belle époque que celle où un voiturier ne partait qu’à sa guise, lorsque sa cargaison était complète, lorsqu’il avait bien digéré, lorsqu’il avait suffisamment embrassé sa femme et ses enfants, lorsqu’il avait le cœur content, lorsqu’il voyait le ciel pur et sans nuages, lorsqu’il daignait dire au voyageur comme le capitaine du brick marchand au passager: «Allons, le vent est favorable!»—Aux yeux de Jacques, le coche était le beau idéal de l’art des transports... le coche, qui marchait deux heures dans la soirée pour éviter la grande chaleur du jour, qui s’arrêtait complaisamment aux fêtes de village et aux réjouissances religieuses des cités, et qui, sur la demande d’une nourrice inquiète, attendait pour se remettre en route que l’enfant eût achevé de faire sa première dent. Quelle différence avec le régime des malles-postes, qui partent et arrivent à une minute près, et ne donnent pas aux Ulysses contemporains le temps de demander un bouillon par la portière.—Jacques n’a pas voulu se soumettre au joug du départ à heure fixe. Il a conservé toute son indépendance, et c’est en lettres d’une couleur fort vive et d’une taille démesurée qu’il a fait écrire sur son coucou ces mots si fiers: «Voiture a volonté;» ce qui ne veut pas dire que la voiture soit à la volonté des voyageurs... au contraire... mais bien que les voyageurs et la voiture sont à la volonté du cocher... Voilà en quoi la devise de Jacques rappelle le beau serment des Arragonais: «Sinon, non.» Jacques est si jaloux de son libre arbitre, il craint si fort de ressembler à ceux qu’il appelle les esclaves de l’heure fixe, qu’il ne néglige aucune occasion de bien constater son indépendance. Par exemple, lorsqu’un bourgeois le fait demander pour neuf heures du matin, il a soin de n’arriver qu’à dix, et encore, en se présentant devant la pratique, ne manque-t-il pas de jeter sur elle un regard de défi. Autre exemple: lorsque les voyageurs ont pris place dans sa machine roulante, il les fait fort longtemps attendre sous un prétexte ou sous un autre, avant de donner le signal du départ, et cela pour prouver d’une manière victorieuse que son coucou n’est pas une diligence. Dernier exemple: si pendant la route quelqu’un de la compagnie l’engage à prendre un sentier qui tourne à gauche, il s’empresse de lancer son cheval au grand galop dans le sentier qui tourne à droite.—C’est à l’aide de ces protestations continuelles contre l’état de choses actuel, que Jacques parvient à satisfaire sa rancune et à soutenir son courage.
Le cocher de coucou est le meilleur guide que l’on puisse choisir pour parcourir les environs de Paris. Ce n’est point un savant, ce n’est point un ami des arts et de la belle nature, il ne vous indiquera pas les magnifiques points de vue, les ruines historiques, les monuments célèbres; mais il vous conduira chez les restaurateurs en renom, il vous enseignera les cuisines les mieux famées et les retraites les plus mystérieuses.—C’est bien quelque chose.—Lorsqu’on sort des barrières de la grand’ville, ce n’est guère pour faire de l’archéologie. Où trouverait-on matière pour de telles études? La bande noire y a mis bon ordre. Excepté Saint-Denis et ses tombeaux regrattés, Versailles et son palais, vous ne verrez plus autour de Paris que des gargottes dans lesquelles on vend du vin à tout prix, des canards aux navets et d’excellent lapin sauté. Que faut-il de plus au bourgeois qui veut se distraire et qui d’ailleurs n’a jamais lu l’histoire que dans M. Le Ragois? Quant aux points de vue, vous savez si on les a gâtés à plaisir depuis quelques années. Partout les arbres et les buissons touffus font place à de petites maisons blanches qui portent écriteau tous les six mois, qui ont cave, grenier, cinq pièces et jardin d’un quart d’arpent, et dans lesquelles le boutiquier du quartier des Bourdonnais et du Palais-Royal vient oublier le dimanche ses additions et ses soustractions de toute la semaine. Pour trouver la véritable campagne, il faut aller maintenant à trente lieues de Paris. Aussi Jacques, qui reste toujours dans un rayon plus modeste, a-t-il bien raison de n’être ni un savant, ni un ami de la belle nature, et de se contenter du rôle d’intelligent auxiliaire des gastronomes en voyage. Lorsqu’il entend quelque bon rentier du Marais dire à sa femme au moment du départ: «Allons, bobonne, nous allons prendre le grand air et respirer sous l’ombrage», il ne peut s’empêcher de sourire, lui qui sait qu’aux environs de Paris il n’y a pas grand air, et qu’on y trouve encore moins d’ombrage que dans la ville, où du moins les grands murs et les hauts édifices vous protègent quelquefois contre les ardeurs du soleil.
Si notre Jacques rend des services réels à tous les Vatels de la banlieue, ceux-ci ne sont pas ingrats. Il y a toujours pour lui une place au feu et à la table: à lui les meilleurs morceaux, à lui les sourires et les compliments. Dès que la maîtresse de la maison voit se dessiner dans le lointain, au milieu de la poussière de la route, le cheval étique et le coucou séculaire, vite on ajoute un couvert, et si le père Jacques, comme on l’appelle, ne veut pas s’arrêter et descendre de son siége, la servante de la maison lui apporte sur une assiette bien blanche un verre de petit vin du crû. Tout en buvant, Jacques, qui a toujours été gaillard, jette un regard en coulisse à la Maritorne, puis il lui prend le menton, et lui souhaite en guise de remerciement un bon mari pour l’année prochaine.
Quelquefois il ne montre pas tant d’égards pour ses voyageurs: il n’a pas encore déjeuné, il est travaillé par le plus robuste des appétits; il met pied à terre, et accepte l’invitation qu’on lui fait de manger un morceau sur le pouce. Mais il n’est encore qu’à Sèvres, et sa destination est pour Versailles. Que lui importe? Sa conduite dans cette circonstance ne rentre-t-elle pas dans le grand système d’indépendance absolue qu’il a adopté vis-à-vis du public? Les voyageurs ont beau tempêter et maugréer, il met de temps en temps le nez à la fenêtre, les regarde d’un air narquois, et continue à déguster la portion de succulent ragoût aux pommes de terre que l’on a placée devant lui.
«Mais, cocher, dit une petite dame aux yeux brillants, cocher, partons donc... Mon cousin m’attend à onze heures dans le parc, et voilà qu’il est bientôt onze heures et quart.
—Cocher, mon cher cocher, reprend un vieux monsieur qui a des ailes de pigeon et dont la boutonnière est ornée d’une décoration de Saint-Louis, mettez-vous donc en route... Mon ami le chevalier de Vorbel m’attend pour déjeuner, et en qualité d’ancien marin il est d’une exactitude désespérante.»
Rien ne peut émouvoir le père Jacques: il continue d’un air impassible à faire honneur au festin. Mais, s’il est sourd, il n’est pas muet; il jette une gaudriole au milieu des verres, et désopile la rate de ses excellents hôtes.
«Ah! c’est vraiment insupportable, s’écrie tout-à-coup une espèce de Prud’homme qui sue à grosses gouttes au fond de la voiture, où il est pressé entre une dame de la halle et un carabinier superbe... c’est insupportable, cocher, je me plaindrai à votre inspecteur.»
Jacques rit beaucoup de cette saillie, lui qui ne connaît ni lois ni maître, et qui a l’habitude de se servir d’inspecteur à lui-même.
Enfin un jeune homme, qui paraît plus pressé que les autres, se jette à bas du coucou et se met à courir du côté de Versailles à toutes jambes et à travers champs. C’est un amoureux. Cette fugue jette peu de souci dans l’âme du père Jacques. Ses places sont payées d’avance. Et puis le jeune homme était un lapin, c’est-à-dire qu’il avait une place sur le devant, à côté du cocher. Son absence mettra le père Jacques plus à l’aise, ou du moins lui permettra de prendre à la sortie de Sèvres un nouveau lapin de douze sous pour Versailles.