Enfin il a humé le café, le pousse-café; il a cajolé la maîtresse et la servante, il a caressé le chien de la maison, il a vidé sa pipe et l’a remise dans son étui... il se décide à reprendre le fouet et les rênes. Les imprécations et les injures pleuvent sur sa tête: son sang-froid ne l’abandonne pas un seul instant: il fredonne l’air de la colonne, fait la conversation avec Cocotte ou crie d’une voix de Stentor: «Un lapin pour Versailles! un lapin pour Versailles!» Il a trouvé son lapin: il s’arrête encore quelques minutes, et ne se remet en route qu’après avoir bu la goutte avec la nouvelle pratique que le ciel lui envoie.

A midi, il fait son entrée triomphale dans Versailles, et en débarquant ses voyageurs sur la place d’Armes, il ne craint pas de leur dire: «Partis de Paris à huit heures et trois quarts... N’est-ce pas, mes petits amours, que c’est bien marcher!»

Jacques ne redoute pas les rancunes et les colères du public; il y a trop longtemps qu’il roule sur le pavé des routes royales et sur le caillou des chemins de traverse pour ne pas savoir que, par un beau temps, cent mille Parisiens s’élanceront toujours hors de la ville et se disputeront aux barrières tous les véhicules en disponibilité. Il a confiance dans le soleil et dans la pluie.

Quoique menant la vie nomade de l’Arabe, Jacques ne s’est point soustrait aux obligations que la société impose. Il a une femme et des enfants; mais il se livre peu aux épanchements de famille. C’est à peine si deux ou trois fois par semaine il vient reposer sa tête sous le toit conjugal. Il ne respire pas à son aise dans l’enceinte qu’embrasse la vaste ceinture des boulevards extérieurs. Souvent, plutôt que de rentrer en ville, il s’arrête à mi-chemin, et après avoir dételé Cocotte, il passe la nuit sur les coussins assez peu moelleux de sa voiture. Il est bien rare que le lendemain matin il ne trouve pas quelque couple attardé qui lui paie au poids de l’or toutes ses places. Le couple se blottit sur la dernière banquette, Jacques fait semblant de dormir, et Cocotte, fière de la confiance de son maître, ne s’arrête qu’au milieu de Paris, après avoir évité tous les accidents, tous les chocs, toutes les mauvaises rencontres.

Vous ne sauriez trouver pour la banlieue de Paris un guide administratif plus complet et plus détaillé que notre brave père Jacques. Il connaît les noms de tous les maires, de tous les adjoints, de tous les gardes-champêtres, des quatre-vingt-quatre communes. Grâce à lui, vous saurez que Fontenay-sous-Bois est gouverné par un boulanger, Fontenay-aux-Bois par un laboureur, Saint-Maur par un rentier. Il vous racontera, jour par jour, heure par heure, les faits et gestes de M. le sous-préfet de Sceaux et de M. le sous-préfet de Saint-Denis. Il vous dira tous les cancans de localité, toutes les histoires de veillée. C’est un impitoyable chroniqueur.

Père Jacques est aussi un excellent calendrier. Il sait la date et le programme de toutes les fêtes de villages qui peuvent attirer le Parisien.—Nogent-sur-Marne, 15 août, feu d’artifice, course de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.—Montmorency, 1er mai, feu d’artifice, courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.—Charenton, 5 juillet, feu d’artifice, courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.—S’il est vrai que les plaisirs valent quelque chose par la variété, on devrait considérablement s’ennuyer aux fêtes des environs de Paris. Et cependant on s’y amuse! car il est toujours divertissant de voir de grosses et fraîches paysannes se trémousser au son d’un orchestre criard, de voir monsieur le maire donner des accolades au jeune garçon qui est arrivé le plus vite au but, et madame la mairesse frapper trois coups dans sa main pour faire partir les six fusées et le maigre soleil du feu d’artifice champêtre! voilà qui sera éternellement gai.

Faut-il maintenant vous peindre le père Jacques comme parfait physionomiste? Un jeune dandy et une figurante de l’Opéra montent en riant dans son sapin; il les conduit au Ranelagh. Deux jeunes époux à l’œil tendre le prennent sur le boulevard Saint-Denis; il les mène tout droit à l’Ile-d’Amour! les vieux soldats au Gros-Caillou, les marchands de vin à Bercy, les modistes à l’île Saint-Denis, les poëtes râpés à Montmartre, les peintres barbus à Versailles, les actionnaires des sociétés en commandite à Charenton. Jamais il ne se trompe.

Le père Jacques est aussi un Mathieu Laënsberg de premier ordre. Il prophétise le beau temps, il sent l’orage un mois d’avance. Lorsque vous le voyez passant l’éponge sur la caisse de sa vieille voiture pour en raviver les couleurs, lorsqu’il tire de sa boîte le pinceau et le pot au noir pour donner une teinte plus coquette aux harnais de son cheval, soyez convaincu que le baromètre est pour longtemps au beau fixe. Mais lorsqu’il contemple d’un œil indifférent les nombreuses injures qui ont rejailli du ruisseau bourbeux sur la robe de son coucou bien-aimé, c’est que l’horizon est gros de nuages encore invisibles. Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. Père Jacques est un véritable nautonnier sur terre ferme. Tenez... nous sommes au dimanche matin... le ciel est pur et le soleil fait des nids d’azur et d’or dans l’épais feuillage des arbres... Les Parisiens remplissent à l’envi les fiacres, les coucous, les tapissières, les cabriolets de toute forme... Cet empressement fait sourire le père Jacques, car il a ouvert ses larges narines et il a aspiré la pluie... Aussi tout en faisant monter les voyageurs dans sa machine, dit-il à voix basse à un camarade qui se trouve près de lui: «Hé donc... compère Landry... en voilà joliment des canards pour ce soir!»

On a beaucoup vanté le sang-froid du conducteur de diligence au milieu des périls de la route; on a célébré son courage en prose quasi-poétique; on a fait passer sa présence d’esprit en proverbe: voilà bien les hommes! Toujours les flatteries ont été pour les grands, et l’on n’a jamais couronné que les têtes élevées. Du sang-froid! mais si le cocher de coucou n’en avait pas dans les artères et dans les veines, est-ce qu’il pourrait consacrer sa vie à faire tous les jours le même voyage dans un espace de temps chaque fois plus long, et cela malgré les bruyantes réclamations dont il est continuellement assailli?—Du courage! Ne s’est-il pas battu cent fois avec le militaire aviné, avec l’ouvrier tapageur qui, pour avoir trop bu, lui refusaient insolemment le pour-boire auquel il croyait avoir droit.—De la présence d’esprit! Mais il ne se passe pas un seul jour de printemps, de cette époque irrésistible des parties d’amour et de campagne, que Jacques ne prévienne par un cahot prémédité deux jeunes amants qui vont se presser la main au moment où le papa tourne la tête de leur côté. Après cela le cocher de coucou n’a pas de vanité! Exaltez à ses dépens d’autres héros plus heureux ou plus haut placés que lui; seulement payez votre place quelques sous de plus, et il vous tiendra quitte de vos éloges.

Jacques est bon homme et son cœur est sans fiel. Cependant il a une antipathie qu’il ne sait pas dissimuler. Il déteste les commis de l’octroi, qu’il appelle des gabelous et des rats de cave. La vue de leur uniforme vert le fait toujours tressaillir. On dirait que dans son idée la visite qu’il est obligé de subir de leur part souille sa chère voiture, et pendant tout le temps qu’elle dure, il marmotte entre ses dents mille imprécations cabalistiques, comme s’il exorcisait le diable. Mais il ne se risque plus à l’exorciser trop haut, depuis que, certain jour, un employé de mauvaise humeur lui a déclaré procès-verbal en injures, et lui a fait dépenser pour amende tout son gain d’une quinzaine. Aux yeux du père Jacques, le siége de la véritable tyrannie est dans l’administration des octrois de Paris; les oppresseurs du peuple, ce sont les commis. Et, sans respect pour la rime, il serait assez disposé à entonner une Parisienne qui se terminerait ainsi: