En avant! marchons
Contre leurs bureaux,
A travers, etc., etc.
Père Jacques est l’irréconciliable ennemi des chemins de fer. Le jour où l’on a inauguré celui de Versailles, il a mis un crêpe à son chapeau. C’est avec une tristesse bien sentie qu’il parle du tort que lui fait cette détestable invention. Vingt fois par jour il envoie James Watt et M. Pereyre à tous les diables. Depuis deux ans, il n’a pas vu Saint-Germain; il ne verra plus Versailles: il fuit devant la fumée des locomotives comme devant la peste, et il craint que l’œuvre du démon ne vienne étreindre de ses bras gigantesques les lieux mêmes qu’il a choisis aujourd’hui pour retraite. Quand il a lu dans un journal que l’on songeait à faire un chemin de fer de Paris à Saint-Maur, en passant par Vincennes, il a versé des larmes amères. Où le coucou se réfugiera-t-il, si on lui enlève la partie la plus riche de son empire, le diamant le plus beau de son écrin? Comment! il ne transporterait plus les couturières qui vont danser au bal du Corybante avec les sous-officiers d’artillerie; les amants qui vont rêver sous les frais ombrages au Fond de Beauté tout plein de doux souvenirs d’Agnès Sorel; les Anglais qui vont voir l’arbre de Papavoine; les bourgeois qui vont manger une friture sous le pont de Joinville, au beau milieu de cette jolie rivière de Marne, si folle et si rieuse? Que deviendrait donc alors le coucou? Il serait réduit à porter des légumes au marché, ou à prêter sa caisse pour qu’on en fît un wagon. Abomination! Je partage sincèrement les douleurs du coucou; le chemin de fer peut être utile au négociant qui est pressé de faire ses affaires, ou au porteur des dépêches du gouvernement. Mais, pour certains voyageurs, sa ligne droite vaudra-t-elle jamais les charmantes erreurs du coucou et de la diligence? J’en appelle à tous les poëtes, chevelus ou non chevelus!
Les années commencent à peser sur la tête du père Jacques. Sa main tremble et sa vue baisse. Bientôt il cédera son numéro à Jacquot, son aîné, qu’il a élevé dans les bons principes; et, quant à lui, il se réfugiera sur le sommet de la butte Montmartre, loin des chemins de fer, des voitures partant à heure fixe et des conducteurs d’omnibus. Fasse Dieu qu’il n’ait pas la douleur de survivre à la ruine totale des coucous!
L. Couailhac.
LE MAITRE DE PENSION