—Oh! je crois, dit Marguerite en riant dans sa jolie figure fine, que nous sommes un peu comme les enfants muets dont les nourrices se vantent avec orgueil: «Il ne parle pas encore, disent-elles, mais il n’ignore de rien.»

—Vous vous vantez, ma chère enfant, reprit Diana avec une certaine pédanterie de femme mariée.»

Marguerite rougit et craignit d’avoir outre-passé sa pensée, mais elle continua: «Vous voyez qu’avec ce système qui nous rend stupides à plaisir devant les hommes, il est très difficile à une jeune fille de faire sortir son roman de l’état d’abstraction. J’ai donc ainsi gagné vingt-quatre ans, autre année fatale! depuis près de dix mois que j’y suis entrée, ma mère a quitté toutes ses espérances, et un désir effréné, une impatience sans espoir s’est emparé d’elle; elle en parle le jour, elle y rêve la nuit; tous ses amis sont en campagne, et nous ne passons jamais une semaine sans faire au moins une entrevue.

—Qu’est ce qu’une entrevue? dit lady L....

—O bienheureuse Anglaise! qui ne sait pas ce que c’est qu’une entrevue, s’écria Marguerite avec une emphase plaisante: une entrevue est une invention assommante et saugrenue de notre civilisation matrimoniale; c’est une rencontre fortuite où l’on fait trouver ensemble une jeune personne qui ne se doute de rien et un homme à marier. Avez-vous jamais vu vendre un cheval?

—J’en ai du moins vu beaucoup acheter.

—Vous avez alors vu comme on le fait marcher au pas, au trot, au galop; on montre ses pieds, ses dents, on dit s’il a de bons poumons, s’il est bon coureur, s’il est facile à ferrer, s’il se nourrit bien; que sais-je encore? Eh bien! cette exhibition de toutes les qualités chevalines n’est rien auprès de celle d’une créature soumise à l’entrevue: on la pare des pieds à la tête de tout ce qui peut l’embellir, on la place sous son meilleur jour; si le bal lui va bien, c’est au bal qu’on la montre; si elle chante, c’est au concert; si elle n’est point trop sotte, c’est à un dîner, où chacun l’interroge, qui sur ses talents, qui sur ses goûts; l’un lui parle musique, l’autre dessin, un autre lui demande qui elle admire le plus, de Victor Hugo ou de M. de Lamartine, le tout pour la faire briller. Pour moi, j’en ai fait partout, et je les avais prises dans une telle horreur que je les manquais toutes! Au bal, quand j’avais soupçonné l’entrevue, j’étais mal coiffée et je me sentais gauche, ce qui est le meilleur moyen pour l’être en effet: tout me mettait à la gêne sous des regards inquisiteurs; au concert je chantais faux, et j’étranglais toutes mes roulades.

—Mais aux dîners, du moins, vous n’étiez point sotte, j’imagine?

—Eh bien! vous vous trompez, ma chère; je trouvais presque toujours à soutenir, je ne sais par quelle fatalité, quelque thèse odieuse à tous les maris. Un jour entre autres (je n’étais pas, il est vrai, dans la confidence de l’entrevue), je voulus prouver de la meilleure foi du monde et sans songer à mal, je vous l’assure, que les seules femmes heureuses que je connusse étaient toutes de jeunes veuves; ma mère toussa: je la pris à témoin; elle toussa plus fort, mais j’étais en verve de gaieté, j’allai mon train, accumulant les exemples, et je ne m’arrêtai que quand le monsieur de l’entrevue me dit d’un air gonflé de colère: «Mademoiselle, si l’état de veuve est celui qui vous paraît déjà le plus désirable, je pense que peu de gens seront ambitieux de vous offrir les moyens d’y arriver.» Je le regardai très surprise, et je lui vis un air de dignité blessée, si sotte et si plaisante, que je fus prise d’un fou-rire inextinguible.

—Oh! le triste animal que celui qui ne sait pas rire d’une plaisanterie!