—Eh bien, il me semble que tout allait fort bien, reprit Diana d’une voix un peu amère.

—Oui, mon histoire aurait pu devenir un roman et finir de bonne heure; mais le vieux prince de N... n’était pas si joyeux, et un beau matin il emmena son fils en Allemagne; depuis, ma mère m’a dit (pour se consoler elle-même) qu’il avait assez mal tourné, et qu’il avait fait beaucoup parler de ses aventures galantes en Allemagne et aussi en Angleterre.»

Lady L.... ne répondit rien, mais elle parut oppressée et souffrante: cependant elle se contint et dit:

«Eh bien, après celui-là ne vint-il pas quelque noble et beau prétendant?

—On m’a proposé pendant deux ans d’excellents partis: je disais non, parce qu’aucun n’était l’idéal que mon imagination avait forgé: et ma mère disait aussi non, parce qu’aucun n’était ni duc ni prince, et que le prince Frédéric avait élevé très haut le diapason des espérances de ma mère; je ne pouvais point, à son avis, être moins que duchesse; les pauvres mères s’abusent souvent beaucoup: de refus en refus, je gagnai vingt-un ans. Cette année-là fut bien terrible, j’allais être majeure; majeure, c’est la un mot épouvantable pour une jeune personne. Et pour éviter d’être publiée fille majeure, je crois que nous aurions renoncé, moi à mes rêves, et ma mère à me voir titrée. C’était une véritable désolation: mais que faire? il faut s’accoutumer à tout, même à vieillir, reprit Marguerite avec une moue charmante; et jetant un coup d’œil à la glace de sa toilette placée vis-à-vis de la causeuse, elle ne put s’empêcher de sourire, car la figure qu’elle y vit n’était rien moins que vieille assurément. Cependant, continua-t-elle, après le jour irrévocable qui m’enrôlait dans les filles majeures, après avoir évoqué tous les exemples des temps passés et présents qui pouvaient nous rassurer, nous avons repris peu à peu chacune nos espérances et nos illusions.

—Et comment n’avez-vous pas rencontré, chemin faisant, votre idéal? cela se rencontre toujours, reprit Diana en rougissant.

—Que sais-je? ceux-ci ne me plaisaient pas, je ne plaisais point à ceux-là. En France, les jeunes gens font la cour aux femmes et non pas aux jeunes personnes, attendu que les usages nous enjoignent de ne parler de rien par innocence.

—Pourtant j’ai ouï dire qu’à Paris la conversation était souvent très libre, et je pense que vous devez parfois entendre des choses singulières.

—Oui, on parle de tout devant nous, d’histoires galantes, d’anecdotes passablement scandaleuses, de bons mots qui ne sont pas toujours très châtiés; mais malheur à nous si nous comprenions le langage le plus clair! nous ne devons ni sourire ni rougir, sous peine de passer pour savoir plus de choses qu’il ne convient à notre état de jeunes personnes.

—Et êtes-vous en effet si ignorantes?