Elle y pensa quelques mois encore, non plus avec les idées que le monde lui avait faites, mais avec des idées sérieuses et vraies que lui suggérèrent le malheur de lady L... mariée par amour, et celui de la plupart des femmes qui l’entouraient, mariées par convenance de nom, de fortune et de position. Madame de Bussy, pendant ce temps, nouait, dénouait, renouait un nombre infini de négociations auxquelles sa fille donnait peu d’attention.
A cette époque, Roger de M..., son cousin, revint de ses voyages. C’était un homme sérieux; le temps ne l’avait point détaché de ses souvenirs et de ses affections d’enfance. Son esprit s’était développé, son cœur s’était mûri. Il rapportait un livre dont il avait connu l’auteur en parcourant l’Allemagne et la Prusse, où il était voyageur comme lui. Ce livre avait beaucoup servi à donner une direction élevée aux pensées de son cœur; il voulut le faire connaître à Marguerite, et tous deux le lurent plusieurs fois ensemble. Roger n’avait plus de mère, et d’ailleurs Marguerite était devenue riche; ils se convenaient donc par tous les rapports extérieurs, et de doux souvenirs d’enfance, des rapports vrais, des convenances d’âge, d’esprit, de goût et de cœur les unissaient. Voici les pensées qu’ils méditèrent en peu de temps:
«Pense et prie avant de choisir, choisis avant d’aimer, et ne confie le secret de ton cœur qu’après en avoir longtemps causé avec Dieu et avec ceux qui t’aiment.
«Et si Dieu et ceux qui t’aiment approuvent ton amour, noue-le par le lien de la promesse au cœur de ta fiancée, de peur qu’il ne tombe de ta main comme les choses qui ne tiennent pas.
«Et quand tu lui auras donné ta foi et que tu auras reçu la sienne, ne ferme point tes lèvres aux pensées de ton cœur, et laisse ta fiancée appuyer sa vie sur ton bras et ses espérances sur ton cœur.
«Et le ciel, où l’on aime sans fin ni mesure, s’inclinera vers vous, et les anges prendront vos cœurs dans leurs mains et les aideront à s’aimer[10].»
Beaucoup d’autres maximes étaient dans ce livre, et leur firent comprendre à tous deux le mariage sous un jour sérieux et vrai; ils s’aimèrent, et Marguerite se maria, mais pour devenir bonne et tendre épouse, et non plus comme elle l’avait longtemps voulu, seulement pour ne plus être cette chose à ressort, cette chose inerte, qui n’ose ni penser, ni agir; cette chose artificielle, sans réalité, sans couleur, sans saveur, sans personnalité propre; cette chose insaisissable, inexplicable, qui n’est rien, ne sait rien, ne veut rien; qui voudrait être seulement ce qui doit plaire à tous, et qu’on appelle une demoiselle à marier.
Anna Marie.