Mais, hélas! le répertoire classique ne devait pas même jouir longtemps de cette triste tolérance... Son destin le condamnait à être chassé de ces derniers asiles où il avait trouvé à reposer sa tête couronnée de lauriers flétris. Les dures épreuves de la chlamyde, du cothurne et de l’habit brodé n’étaient point encore arrivées à leur terme!
Le drame vint... le drame avec sa bonne dague de Tolède, ses moustaches retroussées, sa chevelure pendante, son chaperon posé sur le coin de l’oreille, ses jurements de par Dieu et maître Satanas. Il s’empara brutalement et victorieusement du terrain qu’on avait abandonné par pitié à la tragédie et à la comédie. A la vue de ce croquemitaine littéraire, les deux chastes sœurs s’enfuirent vers la capitale, où elles entrèrent par la barrière des Martyrs.
Quant à Aristide, sa douleur fut sans égale. Il versa des larmes amères, se couvrit la tête de cendres, et résolut de quitter la scène plutôt que d’accepter un rôle moyen-âge. «Moi!... échanger le casque de Pyrrhus contre le castor d’Antony, et la toge d’Horace contre l’ignoble jaquette de Buridan... Non... jamais! jamais!»
Après ce court et chaleureux monologue, Aristide tourna à son tour les yeux vers Paris.
A Paris, rue Richelieu, tout près du Palais-Royal, se trouvait un grand établissement dramatique, appelé la Comédie-Française. Là, grâce à une subvention du pouvoir, la tragédie se jouait encore; je me hâte d’ajouter que ce n’était que pour la forme. Vous vous souvenez tous de ces déplorables soirées, dans lesquelles les grands maîtres de notre scène étaient périodiquement immolés sur l’autel de la médiocrité; vous vous souvenez de ces héros à la voix chevrotante et aux gestes compassés, de ces amoureux de quarante ans qui débutaient sans cesse, de ces décors fanés et percés à jour, de ces huit gardes aux pantalons de tricot blanc et aux hallebardes rouillées, de ce public enfin composé de trois vieux habitués qui venaient faire un petit somme dans leur stalle, et de la famille des ouvreuses de loges, des machinistes et des pompiers. Ce serait une bien curieuse et bien grotesque histoire à écrire que celle de la tragédie à cette époque, de la tragédie si heureusement ressuscitée aujourd’hui. L’énergique et spirituel crayon de Daumier a déjà esquissé quelques traits de ce tableau. On ne saurait rien voir de plus épouvantablement vrai que les physionomies de ceux qui s’intitulaient, il y a quelques années, les interprètes de Racine et de Corneille, les héritiers de Lekain et de Talma. Daumier les a toutes saisies sur la scène, c’est-à-dire au moment du flagrant délit. C’est bien la décrépitude prise sur le fait, c’est bien l’école de déclamation traduite au tribunal de la charge, c’est bien la médiocrité conventionnelle mise au pilori.—Ce monument restera; c’est l’histoire.
Certes, nous venons d’apprécier à sa juste valeur, peut-être même un peu durement, l’hospitalité donnée par messieurs de la Comédie-Française à la tragédie après sa fuite devant l’épée flamboyante et les grandes phrases du drame moderne. Mais quelle qu’elle fût, cette hospitalité exerçait bien des séductions sur l’esprit d’Aristide, ce Français qui ne savait pas trop s’il était plus Grec que Romain. Il fallait absolument qu’il pénétrât, lui aussi, dans le sanctuaire de la rue Richelieu.
Il fit tant et si bien que, grâce à la protection d’un sociétaire émérite qu’il avait souvent servi dans ses représentations de tournée en jouant à côté de lui, tout chef d’emploi qu’il était, mais dans une pensée d’avenir, les rôles les plus humbles du grand trottoir[11], il fut admis comme pensionnaire dans la troupe des comédiens ordinaires de Sa Majesté. Vous comprenez sa joie. Mais il visait plus haut encore.—Jamais la comédie n’eut de pensionnaire plus dévoué et plus utile: toujours chapeau bas devant monsieur le commissaire royal, devant messieurs les sociétaires et mesdames les sociétaires, il ne refusait aucune corvée, se résignait même quelquefois à remplir l’emploi subalterne et quasi muet, qui est si naïvement et si admirablement défini par ces deux vers:
Monsieur, c’est une lettre,
Qu’entre vos propres mains on m’a dit de remettre.
Enfin après trois ans de Narcisse, de Phorbas, d’Alain, de Diafoirus père et autres déboires, notre homme parvint à faire mettre sur le tapis la question de son admission parmi les sociétaires. Il rendait de si bons services, il avait tant d’expérience et de traditions, il était en de si excellents termes avec tout le monde, que le comité le reçut d’emblée. De ce moment M. Aristide, qui était connu pour avoir l’épine dorsale très flexible, et pour balayer avec son front la poussière des coulisses du théâtre et du parquet des antichambres de toutes les influences du lieu, se releva comme Sixte-Quint, porta la tête haute, fit la roue, prit des airs de grand seigneur et de puissance, et se montra enfin tel qu’il est aujourd’hui.
Voyez-vous ce monsieur au toupet blond ébouriffé, au jarret péniblement tendu, au visage plissé, mais soigneusement enduit de pâtes conservatrices, à la poitrine portée en avant, au ventre chargé de breloques, à la démarche prétentieuse, qui s’avance sous le péristyle du Théâtre-Français: c’est l’illustre Aristide. Il ne faut pas l’examiner longtemps pour reconnaître que c’est un roquentin qui cherche à se donner des allures jeunes, non point dans des pensées de galanterie, mais dans un intérêt d’ambition et d’amour-propre. Depuis que M. Aristide a sa part d’influence dans les conseils de la Comédie, il s’est adjugé un emploi important; il a prétendu aux jeunes premiers rôles en chef et sans partage, et malgré son âge, malgré son talent négatif, malgré les ridicules de son débit et de sa tournure, il n’a pas rencontré d’obstacle, car bien d’autres ont fait planche pour lui, et presque tous ces messieurs et ces dames de la société sont dans une situation identique.