Suivez-le bien des yeux... il distribue de petits coups de tête protecteurs à tous les feudataires du théâtre, à la bouquetière, au marchand de brochures, au décrotteur, au limonadier du coin, qui s’inclinent devant lui comme devant la plus parfaite image de l’art dramatique sur la terre. Il sort du comité de lecture et paraît radieux. C’est qu’il vient de se donner une petite revanche à lui-même. Hier il avait été obligé de recevoir une pièce en cinq actes dans laquelle on ne lui avait point fait de rôle, mais qui était très spécialement recommandée par le cabinet du ministre de l’intérieur. Aujourd’hui il a refusé une comédie en trois actes d’un écrivain débutant, qui avait commis la double maladresse de ne point lui destiner une création et d’oublier de se faire recommander par le ministère. Oser se présenter devant un comité avec le seul appui de son talent. Vraiment la jeunesse est aujourd’hui d’une audace! Encore si ce petit jeune homme avait été protégé par quelque sociétaire! Ces messieurs et ces dames du comité ont l’habitude de se rendre de petits services de ce genre. Passez-moi le drame de mon cousin, je vous passerai la comédie de votre frère, ou de l’ami de votre famille. Mais quant on fait le premier pas dans la carrière, et qu’on n’est pas le favori du pouvoir, ou le cousin de l’une de ces dames, ou le parent de l’un de ces messieurs, ou qu’on n’a point écrit des rôles d’un effet égal pour tous les membres de la société, c’est avoir perdu la tête que de venir solliciter le vote du comique aréopage.
En attendant l’heure du dîner, Aristide se rend, suivant la saison, au café Minerve, ou sous les ombrages poudreux du Palais-Royal. Là, entouré de quelques comédiens de province que les destins contraires ont jetés sur le pavé de Paris, ou de cinq ou six vieux rentiers littéraires qui n’ont rien de mieux à faire pour le moment, il pose en maître de l’art, il dit les préceptes, enseigne la pratique, et développe un vaste plan de réforme dramatique qui doit incontestablement sauver le théâtre en France. Ce plan a déjà plusieurs fois été soumis au gouvernement, et en 1814, si l’empereur Napoléon n’avait pas été aussi occupé de sa lutte désespérée contre l’étranger, il aurait certainement fait une application gigantesque des idées d’Aristide. Il le lui a fait dire par l’un de ses valets de chambre.
Il n’est sans doute pas besoin de vous apprendre que M. Aristide est un détestable acteur. Né en Gascogne, cette terre des esprits aventureux et des audaces heureuses, ce pays qui nous envoie tant de garçons coiffeurs, d’hommes d’état et de barytons d’opéra-comique, il s’élança d’un atelier de frisure sur les planches de certain théâtre bourgeois de Bordeaux. Il patoisait effroyablement, il avait beaucoup de chaleur méridionale, il criait à faire plaisir à un sourd, il gesticulait à démonter les coulisses, enfin il avait quelque chose du tragédien Lafond, qui était aussi un produit du sol, et dont le succès à Paris était pyramidal dans ce moment-là; il se vit applaudi à outrance, et dès lors sa vocation fut décidée.
Et ici, permettez-moi une réflexion. L’une des plaies actuelles du théâtre, plaie qui heureusement commence à se cicatriser, c’est que trop longtemps, vers l’aurore de ce bienheureux dix-neuvième siècle, il a recruté son personnel dans une classe fort estimable sans doute, mais où n’avaient encore pénétré ni l’instruction, ni l’habitude des manières sinon élégantes, du moins convenables. Avant notre grande et mémorable révolution de 89, de quels éléments se composaient les troupes dramatiques?—D’abord d’anciens enfants de la balle, ainsi qu’on disait alors, c’est-à-dire de fils d’acteurs qui avaient été élevés, comme Fleury, sur les genoux des reines et avaient pris, au contact de la belle et folle société d’alors, un vernis de gentilhommerie et de grandes façons qui leur allait à ravir à la scène et hors la scène; puis, de quelques jeunes gens de famille ruinés par les cartes, le vin et les femmes, qui se jetaient au théâtre pour faire oublier, sous un nom supposé et dans une profession nouvelle, certaines habiletés de main ou quelques longues et sanglantes batailles de nuit avec le guet, et qui portaient sur les planches les allures noblement dégagées et la tenue de bon goût auxquelles ils étaient faits de longue main. C’était là sans contredit une société un peu mêlée, mais où l’on trouvait avec une facilité merveilleuse des chevaliers de Dancourt, des marquis de Marivaux et des Don Juan de Molière.
La révolution vint porter une rude atteinte à tous les préjugés, sans oublier celui qui défendait l’abord de la scène aux gens du grand monde, par respect pour eux-mêmes, aux petites gens, par habitude et par superstition. Mais au premier moment ce préjugé-là ne perdit guère de sa force que dans la classe infime; les autres étaient trop occupées ailleurs. La noblesse émigrait et vivait à l’étranger, et la bourgeoisie avait assez à faire de prendre dans le gouvernement, dans la politique, dans la diplomatie, dans les finances, dans l’armée, les positions qu’on lui abandonnait.
Alors le théâtre fut envahi par beaucoup d’aventuriers de bas étage, sans tenue, sans éducation, sans avenir, qui se firent comédiens faute de pouvoir trouver mieux. Ils étaient admirablement propres à jouer les rapsodies républicaines dont s’appauvrissait alors notre répertoire; mais il ne fallait pas leur demander autre chose. La scène française a été pendant vingt ans la proie de ces galvaudeurs dramatiques et de leurs imitateurs; on en trouve encore quelques-uns (Aristide en fait foi) qui sont debout pour la perte et le déshonneur de l’art, et qui déparent les meilleures combinaisons comiques. Heureusement que ces taches s’effacent tous les jours de plus en plus. Depuis quelques années le préjugé anti-dramatique a perdu toute sa force, même dans les hautes régions de la société. Nous avons vu dans ces derniers temps, des jeunes gens de cœur et d’avenir, des esprits ornés, des manières nobles et distinguées se produire à la scène aux applaudissements de tous. Un début au théâtre n’est plus regardé comme une prise de métier, mais comme une affaire d’art.—Cependant le mieux ne doit point faire oublier le mal: c’est pourquoi nous allons continuer la flagellation de M. Aristide.
Le prétendu talent de M. Aristide se compose de beaucoup d’ignorance, d’imitations nombreuses, d’une certaine pratique de la scène et de quelques habitudes des théâtres de province. Avec ce mince bagage, M. Aristide est pourvu d’un immense amour-propre. Il se croit le seul comédien de l’époque; selon lui, Talma n’aurait pas obtenu le titre de Roscius français, il n’aurait point atteint le haut degré de réputation auquel il est parvenu, si Aristide avait mis un peu plus tôt le pied sur une scène de la capitale. Il ne peut pas se dissimuler que, lorsqu’il joue, la salle est vide et que les buralistes n’ont pas la moindre besogne; mais le goût du public ne saurait être égaré pour longtemps, et bientôt il reviendra au seul et vrai beau! le beau, c’est un Aristide, c’est la tragédie classique jouée par M. Aristide!
M. Aristide n’est-il pas le seul homme en France qui possède les traditions? Les traditions! voilà son grand cheval de bataille! Il n’admet ni les études personnelles, ni les inspirations en scène, ni le génie, ni le progrès. Les traditions! les traditions! là est la perfection, là est le criterium du talent, là sont les colonnes d’Hercule de l’art dramatique! Il faut porter son chapeau comme Baron, mettre son épée comme Lagrange, s’asseoir comme Molé, marcher comme Damas, se moucher comme Préville, parler comme Bellerose. Aristide vous apprendra au juste avec quelle inflexion de voix Lekain disait le qu’il mourût! et combien la Clairon mettait d’intervalle de respiration entre ces deux hémistiches:
O haine de Vénus!———ô fatale colère!
Si vous lui demandez par quelle voie ces traditions sont arrivées jusqu’à lui, il se contentera de hausser les épaules et de vous lancer ce mot: traditions! Si vous lui faites observer que les saines doctrines se sont peut-être corrompues par une transmission infidèle, que telle ou telle inflexion de voix, qui était aiguë en 1720, a bien pu, après avoir passé de bouche en bouche, devenir grave et même très grave en 1840: il vous jettera toujours dédaigneusement la même réponse.