Vous voyez bien que M. Aristide, l’homme aux traditions et aux saines doctrines, est très apte à devenir professeur de déclamation; aussi ne s’en fait-il faute. En attendant que le gouvernement songe enfin à lui donner une classe au Conservatoire et à lui faire confectionner des automates aux frais du budget, il tient école chez lui; il a des élèves des deux sexes. De petits Mithridates, des Monimes en herbe, des Assuérus en première fleur, poussent pêle-mêle dans sa serre chaude dramatique. Toutes les prétentions théâtrales qui grouillent sur le pavé de Paris et des quatre-vingt-six départements trouvent asile chez lui. Étudiants en droit de dixième année, fleuristes et chamarreuses pleines d’ambition, jeunes artisans sans ouvrage ou plutôt sans courage, femmes de loisir équivoque qui veulent mettre leur beauté en étalage sur la scène, s’y donnent fraternellement la main.—Aristide est magnifique dans l’exercice de ses fonctions d’instituteur; il prend une contenance plus superbe que jamais, se drape dans sa robe de chambre à ramages et, la brochure à la main, arpente d’un pas majestueux sa longue salle d’exercice. Prêtez bien l’oreille à ses observations:
—Monsieur Alfred, c’est ici que feu Dazincourt levait la jambe droite et pirouettait sur lui-même! Diable! n’y manquons pas.
—Allons donc... mademoiselle Herminie... mettez-moi là les deux soupirs d’une seconde chacun que se permettait la Dumesnil...; ça repose...
—Ah! monsieur Polydor, ce n’est pas dans cette posture que Brizard recevait les coups de bâton de Scapin... Il faisait dos rond... On les reçoit mieux de cette façon et la situation est plus comique... Vous, vous rentrez en vous-même comme si vous aviez peur... Ce n’est pas ainsi qu’on joue la comédie, mon cher monsieur...
Aristide fait tous les six mois au moins débuter un de ses élèves, mais jamais dans son emploi; ils obtiennent tous le même succès, c’est-à-dire qu’ils sont engagés... à retourner dans le sein de leurs familles dont ils sont appelés à faire l’ornement. Ces échecs fréquents et successifs ne découragent pas M. Aristide; il se contente de dire qu’il n’a pas la main heureuse. Et voici de quelle façon il console, après leur disgrâce, ses élèves des deux sexes:
—Jeune homme ou jeune fille, vous n’avez rien à vous reprocher... vous étiez initié par moi aux plus secrets mystères de l’art; mais la nature n’a rien fait pour vous... Allez!
A l’époque où il fut reçu sociétaire, M. Aristide, tout fier de sa position nouvelle, voulut imiter quelques-uns de ses camarades et aller donner des représentations en province.
C’est une existence si belle que celle de l’acteur de Paris qui voyage! Quand il doit honorer une localité de sa présence, il est annoncé deux mois d’avance par la gazette... Le jour de son arrivée est pour la ville un jour de fête... Les camarades et les jeunes gens du pays vont à deux lieues au-devant de lui... Il entre dans la cité entouré d’une brillante cavalcade, comme un souverain en voyage, et toutes les dames de la ville, dès qu’elles entendent le roulement de sa chaise de poste, se mettent au balcon dans leurs plus beaux atours et lui jettent au nez les bouquets les plus odoriférants! Il y avait là de quoi séduire une tête plus forte que celle de M. Aristide! Et ses rêves, à lui, était encore plus magnifiques que la réalité... Il se voyait porté en triomphe par la population empressée... On lui décernait des statues... On donnait son nom à des quais et à des places publiques... Il revenait à Paris chargé de couronnes de laurier et le portefeuille garni d’un nombre infini de billets de banque... La fortune et la gloire!—Hélas! que le réveil fut triste!
M. Aristide alla à Rouen. Le premier jour, il fut siffloté dans le rôle de Néron, et le lendemain il fit 59 francs 25 centimes de recette.
L’année suivante, M. Aristide alla à Amiens. Le premier jour, il fut siffloté dans le rôle de Néron, et le lendemain il fit 29 francs 15 centimes de recette.