Dans ce siècle où tout le monde a une mission, où le poëte est persécuté, le génie méconnu, la femme incomprise, ces dames ont la mission de chanter. A la femme qui aime et à la femme qui souffre (canonisées par tous nos poëtes depuis fort longtemps, et surtout depuis 1830) vient se joindre, pour compléter la trinité, la femme qui chante:

La femme qui chante est sacrée,
. . . . . . . . . . . .
La femme qui chante est bénie!

Et ces dames ont l’air de croire que beaucoup de péchés leur seront remis parce qu’elles ont beaucoup chanté.

Le chant est leur baume de fier-à-bras; elles s’imaginent y avoir découvert un spécifique infaillible contre tous les maux, et appliquent un concert, comme remède universel, à toutes les plaies saignantes de la malheureuse humanité.

Le chant et la charité ballottent entre eux ces dames. La charité les pousse au chant, le chant les pousse à la charité. Rien n’est charitable comme la femme chantante, et personne ne chante tant que la femme charitable.

Un malheureux qui manque de tout, dont la femme est mourante et les enfants affamés, et qui a entendu célébrer la bonté divine de ces sœurs de charité chantante, s’adresse à une d’elles: elle l’écoute avec une affabilité vraiment touchante, et puis, au lieu de lui donner de l’argent, d’envoyer un médecin à sa femme et du pain à ses enfants, elle lui répond: «Je parlerai à madame de B..., et nous donnerons un concert pour vous.» Le pauvre misérable s’en va, accablé de douleur, mourant de faim et de froid. La cantatrice, lorsqu’elle raconte l’histoire à ses amis, le soir, a une attaque de nerfs; ce qui fait dire à toute la société: «Quelle âme divine et quel cœur d’ange!» à quoi elle répond: «Il est vrai, je suis trop sensible!» Et puis, dirigeant un regard humide et languissant vers un grand et mélancolique jeune homme à moustaches noires, avec lequel elle chante ordinairement le duo des Huguenots, elle ajoute en soupirant: «Vous ne savez pas comme je sens vivement! la sensibilité me tue!» Six semaines après, la cantatrice, resplendissante de toilette, fraîche à force de blanc et de rouge, brillante à force de bijoux, applaudie à force de dîners, chante deux cavatines, deux duos, deux finales, et des romances sans nombre devant six cents personnes, et se trouve mal à la fin.

Son concert fait fureur, et quand elle se prépare à donner quelques secours à l’infortuné qui, sans le vouloir l’a aidée à écorcher les oreilles à la moitié du monde élégant de Paris, elle est tout étonnée d’apprendre que sa femme est morte depuis trois semaines, que lui-même s’est brûlé la cervelle, et qu’on ignore ce que sont devenus ses enfants. Elle lève ses yeux vers le ciel et dit avec un air de résignation chrétienne: «Il y a dans ce monde des gens bien ingrats!» Ses amis lèvent les yeux vers le ciel et disent: «Quelle femme sublime! elle ne pense qu’aux autres!» Lorsqu’elle a secouru tous les pauvres de son arrondissement, et tous les ouvriers malheureux des provinces, que, grâce à elle, il n’y a dans son quartier plus de pauvres, et dans les provinces plus d’ouvriers malheureux, sa charité inépuisable prend son essor, traverse les mers, franchit tous les obstacles, ne se laisse arrêter par rien, et finit par découvrir quelque village africain ou américain dont les habitants souffrent (c’est le mot), quelques victimes du feu ou d’un tremblement de terre, d’une rivière débordée, ou d’une révolution, d’une avalanche ou d’un volcan. Les victimes nécessaires une fois trouvées, elle organise tout de suite un concert, écrit des lettres humanitaires (car la femme chantante a aussi parfois des prétentions littéraires), qu’elle termine d’ordinaire en vous engageant à aller chez elle le lendemain à deux heures pour une répétition.

Ceux qui n’y ont jamais assisté ne peuvent se faire une idée de ce que c’est qu’une de ces répétitions où on exécute toutes sortes de chœurs et de finales. Pendant un mois, la cantatrice qui doit organiser ce concert-monstre en miniature demande des voix à tous ses amis, et ferait au besoin chanter sa femme de chambre ou son portier. Quand tout est arrangé, elle enferme soixante-dix individus mâles et femelles dans son salon, et préside elle-même au charivari le plus épouvantable qu’il soit possible de concevoir.

«Sie toben wie vom bösen Geist getrieben,
«Und nennen’s freude, nennen’s Gesang.»

On souffre la chaleur et la soif sans jamais se procurer de l’eau ou de l’air, et on tombe de sommeil sans pouvoir s’endormir, car l’orchestre et les voix grondent et mugissent comme une tempête, avec cette différence que, dans l’orage véritable, le tonnerre ne tonne pas toujours, tandis que dans ces ouragans improvisés, il ne cesse jamais pendant au moins quatre heures.