Cet ange de charité à roulades fait prendre des billets en masse à tous les jeunes gens qui ont le malheur d’être protégés par elle, chante elle-même tous les plus beaux morceaux, et fait chanter à ses amis tous ceux qui ne leur conviennent pas; puis, à la fin de cette œuvre de bienfaisance mise en musique, «chose la plus lugubre, la plus assommante que j’aie entendue de ma vie, et que je n’ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête[12],» les incendiés et les banqueroutiers, les estropiés, les sourds-muets et les aveugles, les ouvriers de Lyon et les blessés de juillet, les veuves des soldats tués à Constantine et les orphelins des curieux écrasés dans les émeutes, les émigrés italiens et les exilés polonais, les vieillards paralytiques et les enfants trouvés, enfin toutes les victimes possibles ou imaginables, crient Gloria in excelsis autour de la cantatrice de salon, et chacun d’eux lui dit:

. . . . La voix qui me dit pleure,
Est celle qui vous dit chantez.

On a sa cantatrice à Paris comme on y a sa couturière; chaque quartier, chaque société, chaque famille a la sienne. Il y a la cantatrice des deux nobles faubourgs et de la Chaussée-d’Antin; celle-ci est la cantatrice grandiflora de l’espèce. Elle est pour le moins comtesse, marquise ou princesse, et appartient de droit aux ambassadeurs, aux ministres, aux banquiers et aux Anglais. Après cela, il y a les petites cantatrices multiflores, qui poussent partout comme de mauvaises herbes. Chez les femmes de notaires, d’avocats, de médecins, de capitaines d’état-major et de journalistes, chez les vieilles comtesses ruinées demeurant au quatrième, et chez les épiciers-propriétaires demeurant à l’entresol; enfin chez tous les gens qui, lorsqu’ils reçoivent, vous donnent du sirop de groseilles, et qui font des parties pour aller à Saint-Germain par le chemin de fer, on est sûr de rencontrer au moins une, et bien souvent plus, de ces petites filles qui ne savent qu’une chose, le moyen de rendre plus insipides et plus insupportables encore, par leur manière de les chanter, les romances de mademoiselle Puget et de M. Grisar, qui pourraient bien, à cet égard-là, se passer de leurs efforts.

On peut diviser toutes les cantatrices de salon en deux classes: celles qui ne chantent qu’un morceau, et celles qui chantent tout. Il y en a beaucoup parmi ces dames qui sont connues par un morceau qu’elles répètent constamment: madame de C. ne peut chanter que le finale d’Anna Bolena; mademoiselle de J. affectionne l’air de la Norma; madame N. chante toujours la cavatine de la Sonnambula; madame R. la Polacca des Puritani. Il serait plus court, ce me semble, d’appeler ces dames par le nom de leur morceau favori; on dirait Anna Bolena, Norma, la Sonnambula, la Polacca, etc., et l’on saurait tout de suite à quoi s’en tenir avec elles. Quant aux cantatrices qui chantent tout, elles sont bien plus nombreuses (non que je veuille dire que celles qui ne peuvent chanter qu’un morceau soient rares), et plus dangereuses que les autres: car au moins, avec la cantatrice à un seul ressort, on est sûr que, une fois l’air de prédilection fini, elle n’ouvrira plus la bouche de la soirée; tandis que les universalistes ne vous laissent pas un instant de paix. Elles furetent partout afin de trouver des morceaux qu’elles ont étudiés fort longtemps, et qu’elles chantent en vous jurant qu’elles les voient pour la première fois. Quand elles ne trouvent rien, elles se rappellent toutes sortes d’andantes et de caballètes dépareillés par cœur, et si une fois elles se mettent en train de faire cette mosaïque musicale, elles n’en finissent plus, surtout si vous ne les avez pas priées de chanter. Il est à remarquer que la cantatrice de salon ne chante jamais quand on l’y engage, et ne cesse jamais quand on ne l’y engage pas, et les chanteurs et cantatrices de nos jours sont ce qu’ils étaient du temps des Césars. Ce qu’il y a de bien plus terrible encore chez la cantatrice qui chante tout, c’est la manie de déchiffrer: ceci est un horrible guet-apens, et, à juger d’après les apparences, doit être aussi ennuyeux pour la cantatrice elle-même que pour ceux qui écoutent. Dès que la cantatrice de salon commence à déchiffrer, elle devient myope, et tousse comme une poitrinaire dans tous les endroits difficiles. Elle a beau se coller le nez sur la partition, plus elle avance, moins elle voit; elle a beau avaler de l’eau sucrée, la toux continue avec la même opiniâtreté, et ne cesse que lorsque dans sa partie il se trouve une note à l’unisson avec les autres voix, et qu’alors, comme preuve de bonne volonté, elle se fait un devoir de chanter avec une force assourdissante.

Il est évident que le chant est très préjudiciable à la santé; car, de toutes ces belles et brillantes cantatrices que nous couronnons dans nos salons (et dont quelques-unes ont l’air de se porter même trop bien, si on ose s’exprimer ainsi), il n’y en a pas une qui n’ait ses attaques de nerfs, ses palpitations de cœur, ses évanouissements fréquents; il n’y en a pas une enfin qui ne soit souffrante, et dont les souffrances ne proviennent de l’excès de sensibilité et d’impressionnabilité nerveuse qu’a développé chez elle l’étude de la musique vocale.

Savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de salon, vous qui vous enivrez chaque soir des accents mélodieux qui sortent de ces bouches divines? vous qui, pour leur exprimer votre admiration, vous transformez en de véritables encensoirs ambulants? Insouciants! ingrats! je le répète, savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de salon? On vous a demandé si vous saviez ce que c’était que le cœur d’une femme, que la tête d’un homme, que la vertu, que le vice, que le conseil des Dix, qu’un galérien; on vous a fait subir un interrogatoire d’inquisition sur tout ce que vous saviez ou ne saviez pas: mais jamais ni M. Hugo, ni M. Dumas, ni M. de Musset, ne se sont avisés de vous demander si vous saviez ce que c’était qu’une cantatrice de salon: c’est une pendule à cavatines dont tout le monde a la clef et dont personne ne peut arrêter le mouvement.

Vous vous êtes imaginé, peut-être parce que vous voyiez ces dames s’empresser de courir de soirée en soirée, et de concert en concert, parce que vous les voyiez négliger leurs devoirs de fille, d’épouse et de mère (tous leurs devoirs sociaux enfin), que c’était le plaisir qui les entraînait: vile pensée! pas du tout; elles remplissent une mission sainte et sacrée; leur vie est une vie de fatigue, de privation et de mortification. Elles sont poursuivies par l’envie, l’injustice et la haine, et, pour comble de malheur, elles sont incomprises. Une de ces dignes créatures, une de ces nobles femmes, me disait l’hiver passé: «Je me lève bien souvent avant le jour, parce qu’il faut travailler ma voix; je passe ma journée entière dans les répétitions, et je rentre à deux heures du matin, accablée, brisée... je sens que cette vie-là me tue; mais il faut se dévouer pour les autres.»

On pourrait faire deux questions à ces dames: qu’est-ce qui les force à ce dévouement héroïque? et pour qui se dévouent-elles? Des âmes bien méchantes ont répondu à la première question: la vanité et le désir de la publicité; ces dames disent: la charité et l’amour du prochain. La seconde question est plus difficile; car, quand on voit d’innombrables dévouées, on n’a pas encore découvert un seul individu qui ait profité par ce beau dévouement. Ce monde pour lequel elles chantent, et pour lequel elles souffrent, ignore quelle reconnaissance infinie il leur doit, et se figure qu’elles s’amusent pour le moins autant que lui; il apprécie le bienfait aussi peu que l’enfant auquel on inflige une punition en lui disant que c’est pour son bien.

Après cela, ce n’est pas seulement la santé qu’on dépense à être cantatrice de salon. Les succès coûtent autant dans les beaux hôtels de ces dames qu’à l’Académie royale de musique; et les chefs de la claque aristocratique exigent bien plus des comédiennes de salon, que ne font ceux de la claque théâtrale des comédiennes de profession. Comment peut-on ne pas applaudir une femme charmante qui vous bourre de dîners, qui vous fait souper chez elle en petit comité jusqu’à cinq heures du matin, et qui... mais la liste des bontés de ces dames serait trop longue: parlons plutôt des attributs qui les distinguent du commun des mortels.

Un de leurs principaux charmes est de ne vieillir jamais. Si, comme le dit madame de Staël, le génie n’a pas de sexe, il est également certain que la femme chantante n’a pas d’âge: