She is not of an age, but for all time.
Nous avons vu des exemples très remarquables de cantatrices de salon qui n’avaient que trente-six ans, et dont les filles aînées en avaient vingt-quatre.
La cantatrice de salon n’est jamais dans son beau jour; plus elle est applaudie, plus elle a de succès, moins elle se porte bien; et quand on lui fait des compliments, elle répond avec un soupir: «Ah! je ne suis pas dans mon beau jour aujourd’hui!» Je défie qui que ce soit de prouver qu’il ait jamais entendu une de ces dames admettre qu’elle fût dans les conditions requises pour bien chanter; il n’y a qu’un moyen possible de le lui faire dire: c’est lorsqu’elle a plus mal chanté qu’à l’ordinaire, et que vous êtes assez son ami pour lui en faire la remarque: il est sûr que dans ce cas-là elle vous dira avec un sourire où, à la colère pour votre maladresse se mêle le mépris pour votre jugement: «Je vous demande pardon, mais vous vous trompez complètement, car je n’ai jamais été mieux en voix, et je n’ai jamais chanté mieux que ce soir.» Ce qui est fort souvent d’une vérité incontestable.
La cantatrice de salon ne prend des leçons de personne. Si vous lui demandez le nom de son maître, elle vous répondra froidement qu’elle travaille avec M. Bordogni ou M. Géraldy, M. Banderali ou M. Carulli; absolument comme les journaux disent que le roi a travaillé avec messieurs les ministres de la guerre, de la justice et de l’instruction publique.
Elle chante dans toutes les langues. Elle passe de l’air italien à la romance française, de la romance française au lied allemand, de là encore au boléro espagnol, à la ballade écossaise, et, si besoin en est, à des airs russes, grecs, islandais, indiens, lapons, esquimaux, chinois ou turcs. Plus la chose est bizarre, plus elle est applaudie. La cantatrice ne comprend pas un mot de ce qu’elle chante, mais si par hasard il y a beaucoup de roulades dans le morceau, l’auditoire ne manque jamais de s’écrier: «Quelle expression dramatique!»
Personne n’a moins peur que la cantatrice de salon, et personne ne prétend en avoir autant. A l’entendre, elle est l’être le plus timide qui existe; elle a peur de tout, peur de la moquerie, peur des applaudissements, peur de ses rivales, peur de son maître, peur d’elle-même et de ses émotions, peur de nous et de nos compliments; en vérité, elle a tellement peur qu’on ne conçoit pas comment elle fait pour chanter avec un aplomb si incroyable devant un public si nombreux.
On dit que rien n’est perfide comme la femme qui chante, que c’est la nature la plus féline qui existe; qu’elle vous attire pour vous égratigner, vous protège pour vous perdre; mais j’aime à croire le contraire, car j’en ai vu protéger des jeunes personnes qui n’avaient réellement pas le moindre talent: les méchants disaient que leur manque de talent était précisément leur meilleur titre à la protection de ces dames, c’est possible: mais aussi je les ai vues protéger de jeunes filles pleines de moyens et qui avaient de magnifiques voix, les pousser, les prôner, les mener partout, les faire chanter chez elles enfin, les aider de tout leur pouvoir: et on vient me dire que ces femmes sont envieuses, sont jalouses! Il est vrai que lorsque les protégées avaient des voix de contralto, elles étaient forcées de chanter la Reine de la Nuit; tandis qu’au contraire, lorsqu’elles avaient des voix de soprano, c’était le rôle d’Arsace qui leur était réservé; mais ces dames donnent pour cela une excellente raison: elles disent qu’elles font monter le contralto jusqu’au mi et descendre le soprano jusqu’au fa, parce que chez le premier les notes hautes sont aiguës, tandis que chez le second les notes basses sont faibles, et je les crois.
Méfiez-vous de la femme chantante qui, lorsque vous l’invitez à une soirée, et que vous lui demandez le nom de son accompagnateur, vous répond avec un sourire charmant et une affectation de la plus parfaite indifférence: «Que cela ne vous inquiète pas, je prendrai celui que je trouverai chez vous: mon Dieu! je suis si facile à accompagner.» Soyez sûr qu’elle chantera on ne peut plus mal, et qu’elle vous dira avec une colère sourde et à peine dissimulée: «En vérité, ce monsieur ne se doute pas de l’accompagnement le plus simple; il ne peut pas jouer en mesure.» (Pauvres accompagnateurs! ils jouent rarement en mesure, selon ces dames.)
Le mari de la cantatrice de salon joue en amateur le rôle ridicule du mari de la véritable prima donna, et, comme tous les amateurs, rend son rôle plus ridicule encore que ne fait celui dont c’est le métier. Il sert à aller chercher sa femme lors des répétitions le matin, et à rassembler sa musique à la fin d’une soirée, fait la guerre aux courants d’air, et parle des simples maux de gorge, des esquinancies et des maladies du larynx; entortille le cou précieux de madame d’innombrables châles, foulards et boas; l’empêche de manger trop de glaces, ferme les fenêtres sur son passage, et pleure quand elle chante: Je te prends sans dot, ou, les hommes ne comprennent rien!
Lorsque la cantatrice de salon est demoiselle, elle jouit ordinairement d’une mère qui nourrit une haine profonde contre toutes les femmes qui chantent, et qui répète tous les jours à sa fille qu’elle surpasse madame Malibran. La mère éprouve un plaisir inouï à vous dire que sa fille n’étudie jamais, que tout lui vient par intuition et par inspiration; on a beau la gronder, elle n’étudie pas, et malgré cela... La mère de la cantatrice de salon, sous ce point de vue, ressemble à Arnal jouant le rôle d’un marchand d’allumettes, dans je ne sais plus quelle pièce du Vaudeville: pour montrer au public l’excellence de ses allumettes, il plonge l’une d’elles dans la petite bouteille de phosphore, mais la retire sans qu’elle se soit allumée; il en essaie une autre, même résultat, et ainsi de suite avec cinq ou six; puis avec un aplomb imperturbable et un air de triomphe impayable, dit au parterre: «Vous voyez! eh bien, elle sont toutes de même!» Il en est ainsi avec la mère de la cantatrice: lorsque mademoiselle, en chantant, a témoigné le dédain le plus superbe pour les entraves de la mesure et de l’intonation, qu’elle a manqué ses traits, et exécuté un point d’orgue qui fait terminer son morceau en si bémol, tandis qu’il eût dû finir en fa majeur, l’heureuse mère se retourne, rayonnante et glorieuse, et vous dit: «Vous l’entendez, monsieur, eh bien! elle fait toute chose de la même manière.»