La musique sert de manteau aux cantatrices de salon, elles jouent le Tartufe à leur façon, et la musique n’est qu’un instrument pour atteindre le but que leur vanité se propose.
La musique, qui veut être plutôt sentie qu’étudiée, plutôt aimée que comprise: la musique qui doit être l’expression de la sensation, comme la parole est celle de la pensée, n’est pour la cantatrice de salon qu’un moyen de faire parler d’elle. Elle la traite en véritable Cendrillon, se moque d’elle en secret sans la comprendre, la défigure, la dédaigne, et en même temps lui dit: «Aide-moi à me parer: fais-moi belle pour que je puisse briller.»
Belles Polymnies de nos salons parisiens, vous faites des fioritures à merveille (quelquefois), vous avez surtout de bien beaux yeux, et des regards à troubler les méditations d’un saint. Vous le dirai-je? vous ne sentez pas la vraie beauté de la musique; vous ne savez rien de sa pureté, ni de sa poésie: vous ne savez pas que la musique est une divinité à la fois timide et fière, qu’elle veut qu’on ait de l’amour pour elle et de la foi en elle; qu’il faut être initié à ses mystères pour qu’elle vous accorde sa confiance, ou qu’elle vous dise le plus petit de ses secrets; et que c’est parce que vous ne saviez pas un mot de la langue qu’il fallait lui parler, qu’elle ne vous a jamais rien dit. Irritées de son inflexible silence, vous vous êtes précipitées dans les plus profonds réduits de son temple, vous l’avez arrachée à sa retraite mystérieuse, et après l’avoir dévoilée, déchirée, défigurée de vos mains sacriléges, vous l’avez trouvée pâle, décolorée et sans expression: c’est que vous possédez d’elle ce qu’à la fin Méphistophélès possède de Faust, le cadavre de son corps, tandis que son âme s’est envolée vers des régions où certainement vous n’avez nulle chance de la suivre.
La musique est la plus sublime expression de l’amour et de la douleur: et si vous avez tant de passion et tant de pleurs pour cinq cents individus que vous connaissez à peine, dites-moi quel plaisir peut éprouver celui que vous aimez, si, lorsque vous chantez le soir pour lui tout seul, il aperçoit de la tendresse dans vos yeux et des larmes dans votre voix?
Vraiment, mesdames, vous vous y êtes prises d’une singulière façon: depuis que vous cultivez tant la musique, et que vous professez pour elle un culte si effréné, elle a perdu la moitié de sa valeur. A force de la faire sentir à tout le monde, elle n’a plus de parfum; à force de la traîner partout, elle n’a plus de fraîcheur. Vous avez changé sa nature: au lieu d’une petite violette qui demandait qu’on prît la peine de l’aller chercher aux blancs rayons de la lune, dans sa couchette de mousse verte et humide, vous en avez fait un grand tournesol bourgeois qui se pavane en plein midi au bord de la grande route. Vous avez agi avec elle, comme l’enfant avec le papillon: à force de le froisser, ses couleurs sont fanées, et ses ailes ont perdu leur éclat.
Maurice de Flassan.
LE GARÇON DE BUREAU