LE GARÇON DE BUREAU.
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On est destiné par son aptitude ou sa vocation à prendre place dans la société soit comme magistrat, prêtre, soldat, industriel ou artisan: mais je ne sache pas qu’un jeune homme ait jamais été élevé dans la vue d’en faire un employé ou garçon de bureau, deux états sans apprentissage que l’on n’embrasse, d’ordinaire, qu’après avoir manqué ou usé plusieurs carrières, et parce que pour vivre il faut bien qu’on fasse quelque chose. Emparons-nous du garçon de bureau.
Sous l’empire, cette grande époque des longues et glorieuses guerres et des mutilations sans nombre, le type des hommes destinés à cet emploi était bien moins varié qu’aujourd’hui. Napoléon avait voulu qu’on réservât aux soldats qui lui étaient devenus inutiles le privilége de ces places très subalternes, il est vrai, mais non entachées de domesticité, puisqu’elles comportent uniquement un service rendu à l’état, et payé par l’état. Dans ce temps, disons-nous, les bureaux pouvaient être regardés comme une troisième succursale de l’hôtel des Invalides. Mais depuis que le rétablissement du gouvernement constitutionnel est venu rendre à nos chambres une si grande prépondérance dans le règlement des affaires du pays; depuis que les ministères ont été mis en coupe réglée, et pour ainsi dire annuelle, depuis enfin qu’une infinité de législateurs ont admis, en principe, que le complément de la confection des lois était l’obtention de toutes les places pour des protégés ou des parents, la cause des vieux soldats s’est amoindrie; leurs intérêts ont été négligés, et, qu’on me passe la trivialité de l’expression, le troupier a été vaincu par le valet de chambre.
Quoi! pour des places infimes de garçon de bureau?... Cela vous étonne, n’est-ce pas? Eh bien, moi, je vous le déclare, et j’appelle en témoignage tous les hauts barons de l’administration, il est moins difficile d’enlever une sous-préfecture qu’une place de garçon de bureau, et voici pourquoi.
D’abord, répondez-moi, jeunes lauréats aux couronnes déjà effeuillées, jeunes avocats sans causes, vous tous solliciteurs aux démarches instantes et multipliées, qu’avez-vous obtenu des protecteurs puissants qui vous avaient promis tant et de si belles choses? De simples apostilles sur vos placets, apostilles banales et décolorées, qui bientôt ont été rejoindre leurs cent mille sœurs dans les cartons hécatombes des ministères. Mais pour un vieux domestique, un fidèle Caleb qui a rendu à l’homme qui navigue dans les eaux du pouvoir de ces services de tous les instants, de ces services dont on aperçoit le terme et qu’il faudrait récompenser d’une pension alimentaire, qu’il est si commode et si doux de mettre à la charge de l’état; oh! pour ce vieux serviteur-là, c’est différent, on ne se borne pas à apostiller ses pétitions, on se dérange, on marche, on court, on vient voir le ministère, on y retourne, on revient dix fois, cent fois, on importune et on obtient.
Et puis les ministres eux-mêmes, qui ont passé plus ou moins rapidement aux affaires, n’ont-ils pas eu à récompenser les gens de leurs maisons privées et les dévouements intimes qu’ils ont eu l’occasion de mettre à l’épreuve? A cet égard, Dieu sait s’ils s’en sont fait faute! à ce point, que si quelque historien avait besoin de recourir à la chronologie ministérielle de ces vingt-cinq dernières années, je lui conseillerais d’entrer dans le premier ministère qui se trouverait sur sa route, de demander qu’on en fit ranger tous les garçons de bureau par ordre d’ancienneté, puis de leur faire nommer le bienveillant patron qui les a pourvus de leur charge individuelle. A part plusieurs doubles emplois, mon historien aurait sa chronologie avec la plus rare exactitude.