Vous comprenez que cette diversité de provenances a causé celle des types: aussi de nos jours le garçon de bureau se présente-t-il sous des faces bien diverses et avec le caractère, les qualités et les défauts qui sont le décalque des précédents de sa vie.
Voulez-vous me suivre un instant? venez avec moi dans un hôtel ministériel dont je connais les détours: placez-vous derrière cette porte vitrée, d’où vous pourrez tout voir et tout entendre; ils sont là dans cette pièce (il n’y a plus d’antichambre), six garçons de bureau, dont on peut dire ce qu’on dit des moines: ils sont entrés sans se connaître; ils vivent ensemble sans s’aimer; ils se quitteront sans se regretter.
Examinez d’abord le seul qui soit debout et toujours debout: quel aplomb, quelle assurance, quel contentement de lui-même! c’est le mouvement perpétuel, c’est la mouche du coche, c’est l’audiencier général. Il s’occupe de tout, répond à tout, excepté pourtant à la sonnette des chefs de bureau, dont il a délégué le service à ceux que nous appelons ses camarades, et qui pour lui ne sont que des inférieurs. Remarquez encore, je vous prie, comme cette plume mouillée d’encre est fichée avec art le long de sa tempe droite, et comme elle fait valoir le brillant de ces lunettes en chrysocale qui se meuvent du front au nez, et vice versa, selon la gravité de l’interlocution. Dans ce moment, il éconduit deux solliciteurs de province qui ont la complaisance de s’incliner devant sa grandeur, et dont les têtes respectueusement découvertes semblent en se baissant porter sur un ressort qui fait relever d’autant celle du garçon de bureau. Retenez bien la formule du refus d’entrée qu’il répète dix fois sans y rien changer: «Non, messieurs, vous n’irez pas plus loin; j’ai mes ordres, et je ne puis rien y subroger.»
Cet homme a nom André Pellerin. Il a servi pendant vingt-cinq années en qualité de maître d’hôtel au Rocher de Cancale: il a assisté à bien des repas politiques de diverses nuances; il a pu voir inter pocula bien des séductions de tous genres; il a vu des hommes réputés bien forts devenir subitement bien faibles. Enfin André Pellerin, en servant le monde, l’a étudié avec assez d’intelligence pour remplir avec la dignité que vous lui connaissez une place de garçon de bureau que lui a fait obtenir, en souvenance d’une longue suite d’attentions prévoyantes et confortables, un vieux conseiller gourmet, frère d’une de nos excellences passées.
Ainsi, par ses précédents, Pellerin a de la tenue et de l’aplomb: il est beau parleur par habitude, actif par devoir, adroit quand son intérêt l’exige. Toutes ces qualités résumées font de lui un homme important.
Un garçon de bureau important! Cela vous étonne? Ce n’est pas lui qui s’est fait ainsi, c’est sa position, ce sont nos lois, c’est la société dans laquelle il vit. Il est important! j’en connais dix qui le sont à moins de frais que lui.
Sachez donc qu’en cumulant vingt-cinq ans de grasses économies culinaires, André Pellerin s’est fait propriétaire dans la banlieue, qu’il a pignon sur rue, qu’il dit Ma maison et Mes locataires; sachez encore qu’il est électeur, et qu’a ce titre il a été visité, sollicité par les plus notables champions du combat électoral. Il vous fera lire, pour peu que vous le désiriez, trente lettres où l’on invoque ses hautes capacités intellectuelles et ses lumières patriotiques. On vous dira qu’un jour, ayant une discussion avec un employé, il la rompit par ces paroles qu’il jeta avec majesté: Sachez, monsieur, que vous ne faites que des lettres, et que moi je fais des députés!
J’ignore le nom de celui qui est assis devant ce bureau où sont déposés des dossiers sur lesquels André Pellerin n’a pas encore jeté son coup d’œil investigateur; mais ce que ce garçon de bureau fait en ce moment, il le fait tant que la journée dure, il mange. C’est un fricoteur perpétuel, et l’on a peine à comprendre que dents et estomac d’homme puissent suffire à une telle mastication. Ce gaillard-là use à se faire des cure-dents plus de paquets de plumes que l’écrivain le plus laborieux. Ses approvisionnements de bouche, toujours copieux et souvent très-recherchés, lui viennent de l’office ministériel, qu’il dessert en extra les jours de grand gala. Il fournit au chef de cuisine du papier pour ses enfants qui vont à l’école, et celui-ci, par réciprocité de bons procédés, lui repasse les débris opulents qui occupent son appétit dévorant. Regardez la table de ce garçon de bureau, il en a fait un petit buffet à compartiments. Rien n’y manque, pas même un fourneau économique sur lequel on réchauffe les salmis et les émincés: et quand parfois on lui demande d’où peut provenir l’odeur extra-bureaucratique qu’exhale cette cuisine privée, il ne manque pas de répondre avec audace et malignité: «Ça vient de chez le ministre!» Il ne ment pas.
Voici venir maître Colin, qui résume en lui la malpropreté, le bavardage, la curiosité. Il a débuté dans le monde par l’état de perruquier-coiffeur. Dans sa jeunesse, il obtint le service du théâtre de sa petite ville; et, comme des coulisses à la scène, il n’y a qu’un pas, et que d’ailleurs le terrain est glissant, Colin, quittant la savonnette et la houppe, se lança dans l’emploi des amoureux de son nom, chanta l’opéra-comique de l’époque, et se fit surtout applaudir dans Blaise et Babet.
Le Colin que vous voyez est tant soit peu déformé; cependant il reste encore vestige de comédien sur cette face légèrement ridée et sur cette antique perruque à frisure hebdomadaire: mais avez-vous rien vu de pareil à la saleté de son accoutrement? Ce malheureux porte depuis quinze ans au moins le même habit. Toutes les fournitures qu’on lui fait, toutes ses économies sont employées au soutien d’une moderne Babet, qu’il idolâtre en souvenir de ses anciens succès. Aussi l’habit de ce malheureux n’est que pièces, et quand il est obligé d’en remplacer une, il coud en chantant avec un long soupir l’air de Dezède: