C’est pour toi que je les arrange!

Si Colin n’était malpropre que sur lui et seulement au profit de sa passion artistique, il n’y aurait pas trop à se récrier, car enfin il est célibataire et libre dans ses affections; mais ce qui est plus grave et ce qui lui attire des réprimandes fréquentes, c’est son indifférence complète pour le soin de ses bureaux; un balai lui dure encore plus qu’un habit, et on n’a jamais eu à lui reprocher la dégradation d’aucun meuble. Un jour, l’un de ses chefs, fatigué d’une telle nonchalance, écrivit avec le doigt sur la glace du bureau couverte d’une couche épaisse de poussière, ces mots, qu’un moment de légitime colère peut bien faire excuser:

«Vous êtes un cochon!»

Vous pensez peut-être qu’après avoir lu ce reproche, Colin va se l’adresser à lui-même; pas du tout: il le laisse subsister, et le lendemain il attend l’arrivée du chef pour lui dire en confidence: «Monsieur, je ne sais quel est l’employé qui a été assez osé pour vous écrire de pareilles injures: ce qu’il y a de certain, c’est qu’hier soir j’ai bien fermé les portes sans toucher à rien.—Je le crois facilement, répliqua le chef, qui, pour dissiper tous les doutes de son garçon de bureau, ajouta le soir au haut de la même glace:

«Monsieur Colin, vous êtes un cochon!»

Notre ci-devant Biaise fut très-piqué de ce reproche, car il était devenu sale comme Sedaine a prouvé qu’on peut être philosophe, c’est-à-dire sans le savoir. Sa mauvaise humeur éclata dans un propos qui aurait pu lui coûter sa place avec un chef moins paternel: «Eh bien, monsieur, s’écria-t-il, puisque vous êtes si ridicule, je veux dire si exigeant,—demandez donc pour le service une fontaine filtrée comme on en donne partout. Il n’y a plus que dans votre bureau qu’on voit des cruches!»

Colin est encore plus curieux que malpropre; il passe à lire les pancartes des employés le temps qu’il devrait mettre à les ranger et à les nettoyer; et à cet égard sa naïveté et son imperturbable assurance vont jusqu’à lui faire dire à ses supérieurs l’objet des lettres cachetées qu’il leur remet. «Monsieur, voilà de bonnes nouvelles;» ou bien: «C’est des invitations pour dîner.»

Si Colin n’avait pas conservé les goûts de son ancien emploi théâtral, s’il n’était pas toujours amoureux, il n’aurait pas cherché à suppléer par une certaine adresse à l’insuffisance des ressources de son médiocre état, qui ne rapporte plus ce qu’il produisait autrefois.

Depuis que le système des adjudications publiques a prévalu sur celui des marchés de gré à gré, les petits bénéfices des garçons de bureau ont considérablement diminué. Lorsqu’un traitant sortait du cabinet directorial ou ministériel, avec la concession d’une vaste entreprise dont les résultats avantageux étaient certains, puisque les prix n’en avaient été que faiblement discutés, sa générosité allait au-devant de toutes les exigences de la servitude bureaucratique. Mais à présent que les opérations de cette nature se font à la clarté du jour et au milieu d’une lutte acharnée, l’adjudicataire qui en sort vainqueur, mais vainqueur épuisé, ne se croit obligé à aucune rémunération gracieuse, qui deviendrait un surcroît de pertes et de sacrifices. Il est bien vrai que tous les abus de l’ancien système ne sont pas encore entièrement déracinés, et que, de temps à autre, on entend encore parler de pots-de-vin. Sans nier le fait, nous affirmons que les garçons de bureau ont cessé d’y avoir part.

Colin, pressé par les besoins de sa position, a jugé les funestes effets de cette révolution administrative, et il s’est appliqué à les conjurer. Tout aussi au fait de la correspondance que le ministre qui la signe, il en prend soigneuse note; et le soir, en faisant son courrier, il abandonne aux facteurs les lettres insignifiantes ou de reproches; mais il se réserve les dépêches qu’il juge agréables, et avant tout celles de ces dépêches qui annoncent aux fournisseurs ou aux banquiers de prochaines remises de fonds. Il les porte lui-même pour ne les rendre, autant que possible, qu’en mains propres, et se fait annoncer en qualité d’employé (les garçons de bureau n’en prennent jamais d’autres). Ces démarches porteront leurs fruits à l’époque des étrennes, et Babet aura son tartan, peut-être un cachemire Ternaux: Colin croit à la puissance des écus et aux profits de ceux qui en annoncent la venue. Il est vrai que, dans son bon temps, on ne chantait pas comme dans les opéras de nos jours: