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Adix-huit ou dix-neuf ans, quand un jeune homme entre dans le monde, après avoir fait parler correctement et convenablement tous les plus grands hommes des temps antiques et des temps modernes en français, en latin, en prose et en vers, on pense bien qu’il doit avoir acquis une assez bonne opinion de lui-même. Après avoir débité sous le nom de Cicéron les amplifications les plus brillantes et les maximes les plus conservatrices; après avoir vitupéré si justement Philippe de Macédoine et la tyrannie, au nom de Démosthènes, un écrivain qui a su dépeindre avec tant de solennité, de nerf et d’éclat, le sort des malheureux chrétiens d’Orient, d’après saint Bernard; un adolescent qui a si bien rendu l’amoureuse félicité du soupir dans sa correspondance de Pétrarque avec Laure de Noves, pourrait-il avoir un doute à l’égard de son mérite, une inquiétude à l’égard de son avenir? Pourra-t-il hésiter à porter et à formuler un jugement absolu toutes les fois qu’il est question d’ordre public, de liberté, de christianisme, et surtout lorsqu’il est question de l’amour?—Voilà ce que nous soumettons à tous les psychéistes, et notamment aux phalanstériens, à qui nous recommandons avec sollicitude un enfant du progrès, un poëte juvénile, un lauréat universitaire. Nous espérons qu’on voudra bien excuser son aplomb, sa disgrâce et sa pédanterie, par la bonne raison que la loquacité redondante et l’intarissable diffusion signalent toujours un écolier qui vient de quitter les bancs.

La bibliothèque du rhétoricien se compose infailliblement des livres qui suivent:

Le rhétoricien a presque toujours des yeux immenses, le visage innocent et l’air doctoral; il est généralement grand et fluet; il porte, le dimanche, avec un air de satisfaction, des éperons novices et des cheveux excessivement pommadés. Il use de la pommade avec une profusion qui participe de l’extravagance. C’est toujours un rhétoricien qui fait l’exhibition du premier pantalon blanc qu’on voit éclater à Paris sur l’horizon printanier. Il est toujours flânant dans les passages et sur les promenades publiques, la bouche armée d’un cigare; car il est bon de vous dire qu’il fume, le rhétoricien; il fume en dépit de son aversion naturelle, et il s’en acquitte même avec une résolution courageuse, une ténacité méritoire. Il a quelquefois le propos absurde, mais il a toujours le verbe haut, suffisant, tranchant et didactique. L’histoire des coulisses de Paris lui est connue tout entière, et la chronique des Variétés n’a pas de secrets pour lui. Il pourrait nommer tous les amants de toutes les actrices du boulevard; mais ce qu’il sait encore mieux que tout le reste, c’est l’histoire de tous les duels qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. Il disserte assez judicieusement sur les chevaux de course, il raisonne assez pertinemment sur les filles de théâtre; mais le plus souvent possible il fait intervenir dans la conversation le nom d’un célèbre dandy du jockey-club, qui est son ami le plus intime et qu’il n’a pourtant jamais vu qu’à l’Opéra, c’est-à-dire du parterre aux balcons du même théâtre, et de bas en haut, conséquemment. Il arrive au sommet de la perfection lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été floué par des courtisanes, qu’il a fait une orgie satanique avec des viveurs, et qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes dans la haute (style de roué vulgaire).—Il n’a seulement pas daigné prendre garde à cette grande dame...—Apprenez qu’il est également supérieur à la bonne fortune et à la mauvaise fortune...

On concevra bien aisément qu’un jouvenceau qui fait parade de certains défauts ou de certaines qualités en opposition directe avec son âge et ses habitudes, ne saurait agir d’après son impulsion naturelle. Des lectures aussi mal choisies que mal comprises ont halluciné ce pauvre étudiant. Il a pris au réel, au positif, au sérieux, certains caractères imaginés par un poëte en colère et des romanciers en délire, ou des dramaturges en frénésie. Il est devenu lycanthrope, faustique et byronien, mais byronien progressif et perfectible, entendons-nous. Il admet les intuitions féroces et les monomanies régicides; mais c’est en les combinant avec les assentiments forcenés, les attractions en cour d’assises et les sympathies george-sandiques. Il a cru aux enfants désillusionnés, à la prédilection pour les forçats, de la part des femmes supérieures; il a cru par-dessus tout à cette espèce d’auréole et d’éclat prestigieux qui reluit autour du crime, et qui doit fasciner les âmes fortement trempées, les âmes solitaires au désert du monde!... En revanche, il ne conçoit pas du tout quelle sorte d’agrément telle ou telle femme sérieuse a pu trouver dans l’intimité d’un joli garçon bien tourné, bien fait et bien mis! Vous pouvez bien supposer qu’il ne veut jamais admettre aucune obligation de costume, de convenance ou de politesse, il appelle tout cela des banalités vassales et des vulgarités surannées. Il croit au génie tudesque, aux incantations, au Fatum, à l’orgueil Lucifernal, à l’Égoïsme, surtout! et même à celui des Sœurs de la Charité. Il a toujours l’accusation, le reproche et le mot d’Égoïsme à la bouche. Le collégien progressif se fait un bouclier impénétrable et tire un immense parti de son abnégation personnelle, en conversation. Il n’a jamais vu femme qui vive avec une intimité soutenue, ou même avec une familiarité prolongée, si ce n’est sa mère, sa grand’mère et la portière de son école; mais il n’en pense pas moins que toutes les femmes au-dessus de huit à dix ans sont des créatures vénales et dépravées, dévastées, échevelées, avilies, etc. En concurrence avec ce touriste anglais qui avait écrit sur son calepin: Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres, il vous soutiendra, quand vous voudrez, que les Parisiennes sont naturellement stériles, arides et livides (à moins qu’elles ne soient fardées). Quand vous en trouvez qui ne sont pas chauves, et qui ne sont pas ternes et blafardes comme des navets, vous pouvez bien compter que c’est parce qu’elles ont mis des cheveux de paysannes et du vinaigre d’Acloque. Il n’y a que les épiciers, les moutards et les Berrichons qui se laissent attraper à ces choses-là! Cet homme d’expérience est pleinement convaincu que la majorité des femmes est profondément adultère et plus ou moins infanticide; voilà ce qu’il a trouvé dans une satire de lord Byron, où l’on voit également que toutes les empoisonneuses sont des femmes. Mais vraiment, on pourrait dire aussi que tous les empoisonneurs sont des hommes, ce qui serait un théorème indubitable et fournirait un prolégomène incontesté.

Notre byronien se maintiendra résolument dans la même opinion jusqu’à l’heureuse époque où, dompté par une affinité élective, à la manière de Gottorp-Ephraïm Lessing, il ira déposer ses tristes croyances aux pieds d’une adorable ouvrière à laquelle il aura conçu, mais fugitivement, à la vérité, la généreuse et belle pensée d’offrir, avec son nom, son cœur et sa main, comme dit toujours M. Planard[14].

Mais pendant qu’il est encore dominé par des théories si desséchantes, et pendant qu’il met tous les sentiments humains et sociaux, honnêtes et vrais, au-dessous de rien, il étale inconséquemment les idées les plus débonnaires en philanthropie. Il ne trouve jamais assez d’air et de force, assez d’oxygène et d’organisme dans ses poumons, pour crier contre le monopole du tabac, contre l’imposition du sel, et surtout contre le régime colonial; contre cet esclavage affreux que nous laissons peser sur nos frères du Sénégal et de la Gambie, sur les Chicaras, les Jaloffs, et les infortunés concitoyens du roi de Congo, qui sont habituellement égorgés ou pendus quand ils ne sont pas vendus à des Brésiliens, des Havanais ou des Bordelais. Il vous suffira de ne pas désapprouver assez fortement le tarif des octrois et le timbre sur les cartes à jouer, pour qu’il vous appelle sarcophage et monolithe arriéré, cruche pétrifiée, borne milliaire et vertèbre de mastodonte, ou fossile antédiluvien! ce qui est une invective abominable aujourd’hui. Il est assez connu que M. Geoffroy-Saint-Hilaire a voulu faire un procès au jeune Gay-Lussac qui l’avait appelé vieux Ibis et momie rétrospective; mais cet élève du Jardin des Plantes a été libéré d’accusation pour avoir agi sans discernement, parce qu’il n’avait pas quinze ans révolus.—Si nous étions en Chine au lieu d’être à Paris, disait M. Geoffroy, je le ferais condamner à porter la cangue toute sa vie!—Mais pour en revenir à notre publiciste imberbe, il est bon d’avertir les souverains étrangers que toute espèce de tête plus ou moins couronnée n’est jamais à ses yeux qu’un chef salique, un tyran féodal, un despote ombrageux qui brandit continuellement la lame d’un grand sabre, afin d’écharper ses malheureux sujets prosternés devant lui.—Les sujets de ce temps-ci sont toujours agenouillés ou prosternés, comme chacun sait.—Le roi des Français est le seul potentat qu’il n’ose pas accuser de se livrer continuellement à cette occupation monarchique. Si vous avez la patience et la bonté de lui laisser dérouler ses plans humanitaires et sociaux, vous verrez qu’après vous avoir débité toutes sortes d’élucubrations qu’il a puisées dans l’ancienne Minerve et le vieux Constitutionnel, il conclura par une macédoine en prosopopée, dans laquelle il évoquera les mânes de Lafayette et des saint-simoniens, de Paul Courier, de Charles Fourier, et autres génies du progrès auxquels il a consacré tous les sentiments de confiance et de vénération dont il est capable. Mais comme le désenchantement de son cœur n’a pu résister aux minauderies d’une petite lingère, il arrivera que ses grands plans de réforme sociale iront sombrer lourdement devant ce qu’on appelle aujourd’hui les agaceries du pouvoir, c’est-à-dire devant l’espérance d’être employé comme surnuméraire à la direction des douanes.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur une anecdote que nous tenons pour véritable, attendu que le grand écolier qui nous l’a contée ne pouvait y trouver aucune satisfaction pour sa vanité. Laissons parler ce rhéteur ingénu.

—J’avais passé dix-huit ans, et j’étais encore parfaitement novice et candide, quoique j’affectasse un air expérimenté, et quelquefois même un peu blasé.—Pauvre don Juan que j’étais! innocent blondin, qui m’occupais en cachette à composer des madrigaux anthologiques et des sonnets italiens en l’honneur de Léontine Fay, qui n’en a jamais rien su, parce que je n’étais jamais assez content de la beauté de mon écriture et de l’élégance de mon papier à vignettes dorées.