J’étais allé passer mes dernières vacances au château d’Échenilles, chez M. Jean Gouin, mon parent. C’était un homme habituellement brusque et peu souvent aimable; abusant étrangement de son titre d’ancien colonel de la grande armée pour être à sa volonté loquace ou taciturne, impérieux et taquin. Voilà ce qu’il était avec tout le monde, excepté sa charmante femme; mais il faut vous dire comment cette prédilection se trouvait justifiée par le caractère et les agréments de ma cousine Gouin. Figurez-vous une belle et jolie femme de vingt-quatre ans, avec de grands yeux bleus, des dents du plus pur émail; bien prise de taille, quoiqu’un peu rondelette, et d’ailleurs alerte et rieuse. Elle était mère de deux gros garçons qui ressemblaient fort peu (très-heureusement) à M. le colonel, auteur de leurs jours. A peine eus-je passé deux heures au château d’Échenilles, que tout ce que j’avais lu dans la littérature moderne, sur les relations habituelles entre les cousins et les cousines, et que tout ce que j’avais appris au Gymnase sur les désastres matrimoniaux des anciens militaires, me revint à l’esprit. Je compris que le sort ne m’avait amené dans cette maison que pour remplir une place vacante, ou du moins inoccupée; en conséquence de quoi ma résolution fut bientôt prise. Je commençai dès le lendemain à dresser mes batteries en roué consommé, en vrai Faublas, à ce qu’il me sembla.
Pendant huit jours, je fis de magnifiques dépenses en cosmétiques, en pommade et en eau de Cologne, ce qui constitue la perfection de l’élégance ou de la fashion pour un lycéen défroqué. Je donnai force pastilles de toutes couleurs à mes petits cousins; je les versai cinq ou six fois de suite en les traînant dans leur petit chariot, et je m’arrogeai le droit de présenter journellement à ma cousine un bouquet symbolique.... Enfin, je m’ingéniai d’aller battre la mesure auprès d’elle, à son piano, quand elle nous jouait la marche des Puritains, que mon parent affectionnait beaucoup et qu’il demandait régulièrement à sa femme après son café. Si je battais la mesure à contre-temps, ce n’était pas ma faute et ce n’était pas sans raison, car je n’ai jamais eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en formalisait et ne s’en plaignait en aucune façon.
En voyant son indulgence, et d’après un si tendre encouragement, je ne doutai plus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’en finir. A cet effet, j’écrivis, en cursive anglaise assez passable, une déclaration qui était un véritable chef-d’œuvre de rhétorique, et je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties du discours, depuis l’exorde jusqu’à la péroraison, s’y trouvaient enchaînées et déduites avec une méthode irréprochable, une logique parfaite!—Ensuite et malgré la satisfaction que j’en éprouvais, ne me sentant pas la témérité de remettre moi-même une pareille épître, j’eus recours à un stratagème de comédie: je chargeai mon bouquet d’être mon messager; je savais que ma cousine, toute campagnarde d’habitude, en détacherait la gerbe elle-même, afin d’en garnir deux vases qu’elle avait sur la cheminée de son cabinet.
Fort de ma résolution, je montai tout de suite après dîner pour aller chercher mon buisson de roses et d’œillets, et je redescendis l’escalier en conservant un aplomb stoïque; seulement, à la porte du salon, je sentis battre mon cœur et j’hésitai: mais ce ne fut que l’affaire d’un instant.
—Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le colonel:—les oiseaux sont envolés: Constance a mal à la tête, et la voilà qui vient d’aller se mettre au lit pour y boire de l’eau de tilleul, à ce qu’elle a dit.
Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put s’empêcher d’en rire.
—Donnez-vous donc du mal pour les femmes, continua-t-il en goguenardant; fatiguez-vous donc à composer des pyramides de fleurs: une migraine, un enfant malade, et voilà que votre travail est à vau-l’eau...... Sapristie! quel parfum! Passe-moi donc un peu cet odorant tribut de ton amitié pour ma femme.
A cette demande inattendue, mon sang reflua vers ma tête, et je devins couleur de pourpre....
Je restais cloué à ma place, et le colonel me toisa de la tête aux pieds; ensuite il plissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les lèvres, et fit entendre un appel de langue qui pouvait signifier:—Ah! vous aviez une intention de galanterie! on ne se doutait pas de ça.
Revenu de ma première stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, et je présentai le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés et les joues fortement colorées encore. Il regarda le bouquet fort attentivement, mais sa figure demeura tout à fait impassible; il en respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridon qui se trouvait à portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandonnant à une espèce de rêverie léthargique.