A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes idées de séduction: mais notre tête à tête muet fut interrompu au bout de quelques minutes par la visite du procureur du roi de l’arrondissement, honnête magistrat, qui avait fini par vaincre l’antipathie de mon cousin pour les hommes de robe, en subissant l’histoire de ses campagnes avec une longanimité tout à fait judiciaire.
La conversation roula d’abord sur les affaires et les caquets de la petite ville; et puis M. le procureur du roi, qui tenait peut-être à s’attirer une invitation pour le grand dîner du lendemain, pria mon cousin de nous raconter une de ces histoires qu’il narrait toujours avec un intérêt si rempli de charme.
«Avec plaisir, dit le colonel qui accordait toujours ces sortes de demandes avec empressement. Je vais vous en dire une.... Ici le colonel se mit à cligner de l’œil avec un air narquois.... C’est un peu vert, mais bah! vous avez été jeune tout comme un autre, monsieur le magistrat, et Charles n’est plus un enfant.—N’est-ce pas que tu n’es plus un enfant?»
Je répondis à cette moquerie du grognard par un coup d’œil assez dédaigneux: le calme et la confiance étaient complètement rétablis dans mon esprit.
«C’était en Espagne, au mois de septembre 1811, nous dit-il ensuite; j’avais alors vingt-quatre ans; le 8e régiment de chasseurs, dans lequel je servais comme lieutenant, tenait garnison à Orihuella, fameuse garnison, où nous ne buvions que du vin de Xérès, et ne fumions que de véritables cigares de Cuba: et quelles femmes, grands dieux! des femmes avec des yeux de feu, des corps de fer, maniant le poignard avec autant de facilité que les castagnettes. J’aurais pu tout comme un autre courir les bonnes fortunes, mais j’étais trop amoureux d’une petite fille appelée Geniola.»
Ici mon cousin fit une pause comme pour recueillir ses souvenirs. Moi, la tête dans les deux mains, ayant l’air de prêter une attention profonde au narrateur, je ne quittais pas des yeux mon fatal bouquet, frémissant de tout mon corps à chaque mouvement de mon cousin, car ils n’étaient séparés que par la largeur de cette petite table.
«La manière dont je fis connaissance avec Geniola, poursuivit le colonel, est assez singulière pour mériter de vous être rapportée. Dans une expédition pour venger la mort de quelques-uns de nos soldats assassinés pendant la nuit dans un village andalous, je fus chargé, à la fin de l’affaire, de mettre la dernière main à l’œuvre, en allant sabrer tout ce qui restait d’habitants. J’entrai au galop dans le village à la tête de mon peloton. Au milieu de la rue, restait seule et debout, une belle jeune fille: je la vois encore, l’œil étincelant, le visage enflammé, les cheveux épars: le cadavre d’un homme était à ses pieds.—A toi, Français du diable! me cria-t-elle en m’ajustant, quand je ne fus plus qu’à dix pas d’elle. Le coup partit, et mon schako en tomba par terre: mon cheval était si fortement lancé, que ma farouche ennemie n’avait pas eu le temps de s’enfuir: heurtée à l’épaule elle alla rouler à quelques pas de là. L’expression de la haine était si fortement empreinte sur les traits de cette jeune femme, tant de désir de vengeance brillait dans ses yeux, c’était une beauté si fière et si sauvage, que j’en fus enthousiasmé subitement et que je résolus de la sauver. Arrêtant mon cheval, je retournai sur mes pas, je la chargeai sur ma selle et la ramenai à San-Lucar-de-Barameda. Huit jours après nous vivions maritalement ensemble, et j’étais fou de Geniola.»
Mon cousin s’arrêta quelques instants; mais je n’osais plus respirer, et je puis dire que je ne vivais plus, car mon regard vif et pénétrant avait découvert qu’entre deux roses de Provins, du plus gros rouge, mon triste message amoureux poussait une pointe blanche, aiguë, luisante et tout à fait hétérogène. Je ne pouvais plus y tenir et je me levai pour aller reprendre mon bouquet; mais le colonel me prévint, et saisit le bouquet en me disant: laissez-le-moi donc sentir à mon aise, il m’embaume. Je revins m’asseoir à ma place, et j’étais plus mort que vif.