«Depuis deux mois, poursuivit le colonel, je goûtais un bonheur surhumain, quand il nous tomba des nues un officier général, que je fus désigné pour accompagner jusqu’à Madrid; c’était une absence qui devait durer pendant quinze jours au moins. Je crus que j’en deviendrais fou: j’eus la tentation de déserter, de fuir au bout du monde avec ma Geniola. Heureusement que j’avais alors un intime ami, nommé Lambert, qui sut me parler raison bien à propos, et qui me détermina, non sans peine, à remplir ce qu’il appelait un devoir sacré. Je partis après avoir reçu de mon ami Lambert une promesse sacrée, celle de veiller sur ma Geniola avec toute la sollicitude d’un frère ombrageux, ou d’une duègne de Caldéron. Quel voyage! il me fut impossible de desserrer les dents avant d’arriver à Madrid, et ce fut pour demander au général s’il n’avait plus besoin de mes services.»

«Hé mon Dieu! Charles, qu’as-tu donc? dit le colonel avec un air d’intérêt, en dirigeant vers moi le bouquet. Au même instant, je fermai les yeux avec une terreur indicible, car le mot adultère flamboyait à ma vue sous la forme de mon épître que le colonel mettait de plus en plus en évidence, en balançant dans sa main mon bouquet malencontreux.

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—Je n’ai rien du tout, lui dis-je avec une voix sourde et comme étranglée.»

«Aussitôt que je fus libéré, reprit le colonel Gouin, je me remis en selle, et j’arrivai à Orihuella-de-los-Montès onze jours après en être parti. C’était un voyage d’une rapidité inouïe, et j’avais crevé trois chevaux de poste afin d’arriver sitôt. La nuit était assez avancée, et je n’en volai pas moins chez ma Geniola. J’entrai dans la maison à l’aide d’une clef qui ne m’avait pas quitté, j’arrivai jusqu’à sa chambre palpitant d’émotion, d’espoir et de bonheur; je n’avançais qu’à pas comptés pour que Geniola ne se réveillât que dans mes bras; enfin j’arrivai tout auprès de son lit, et l’émotion qui s’ensuivit me força de m’appuyer contre un meuble... C’est la seule fois de ma vie où j’ai compris qu’on peut tomber en défaillance et se trouver mal.» La diction de mon parent Gouin devint ici tellement brève et saccadée, que tout ce qu’il y avait d’âpreté farouche et d’énergie dans son caractère se manifesta subitement à moi, pauvre séducteur d’une autre Geniola! J’étais comme un condamné qui attend son arrêt, et qui prévoit un arrêt de mort.

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Le colonel Gouin poursuivit après une pause effrayante. «Ma Geniola dormait aux bras de mon ami Lambert! Leur sommeil avait l’air calme et paisible, une veilleuse jetait sa douce clarté sur eux. La première émotion que j’éprouvai fut tellement violente, que, comme je vous l’ai dit, je fus obligé de m’appuyer le dos contre une armoire, afin de ne pas tomber de ma hauteur; mais cet affaissement de corps et d’esprit ne dura qu’un moment. La soif de la vengeance avait remplacé dans mon cœur cet amour exalté qui le dévorait. Je la résolus prompte et complète, ma vengeance; je m’avançai au bord du lit d’un pas lourd et pesant à dessein de les réveiller. Mon sabre traînait avec fracas à mes côtés... Geniola et Lambert ouvrirent les yeux. Je restai devant eux debout, froid et immobile: nous nous regardâmes tous les trois dans un terrible silence. Je le rompis en leur disant:—Geniola, vous êtes une infâme! et toi, Lambert, un misérable!—Assassine-moi, dit Lambert, qui lisait sur mes traits une résolution sanguinaire.—Je ne t’assassinerai pas, dis-je à Lambert, parce que je ne suis pas un lâche comme toi: c’est un duel, mais un duel à mort qu’il me faut! Allons, dépêche-toi: voici des pistolets chargés, poursuivis-je en l’arrachant du lit et lui montrant les armes que j’avais à la ceinture. Je lui présentai en même temps ma main gauche fortement serrée, en lui disant: Pair ou non?—Pair, balbutia Lambert.—Nous comptâmes cinq pièces d’or.—Ta vie m’appartient! m’écriai-je avec une joie féroce.—Mais Geniola, qui jusqu’alors était restée muette et immobile, se précipita à mes pieds.—Grâce! grâce pour lui! dit-elle avec une voix déchirante, c’est moi qui suis la cause..., je suis la seule coupable!...—Je la repoussai brusquement en lui disant: Arrière!—Écoute, me dit-elle avec l’accent du désespoir, écoute-moi bien: si tu l’assassines je me tuerai.—A ton aise, et comme tu voudras! Geniola s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit, pencha tout son corps en dehors du balcon, puis me cria:—Meurtrier, que Dieu te maudisse!—Je lui répondis: Bon voyage! et je déchargeai mon pistolet dans la poitrine de Lambert.»

«Es-tu bête, Charlot! dit le colonel en interrompant son récit, crois-tu donc que je veux te massacrer parce que tu destines tes premiers autographes à la collection de madame Gouin?»