Demandez-vous un fiacre?—Voilà!—Faut-il vous retirer vivant ou mort, à votre choix, de la Seine ou du canal?—Voilà!—Avez-vous une récompense honnête à donner pour l’objet que vous avez perdu, cet objet fût-il un amant, une maîtresse, un perroquet?—Voilà!—Faut-il vous porter ça, bourgeois?—Voilà!
L’homme à tout faire constitue une spécialité d’autant plus digne d’intérêt, qu’elle n’est pas brevetée et que ses produits restent modestement à la portée du palais (quand il y en a un) de notre industrie nationale. Là, il ouvre les voitures et les parapluies, garde les chiens et les chevaux des visiteurs, et vend en contrebande des billets de faveur pour les jours réservés. C’est lui qui infuse ainsi mille premiers venus dans la société choisie que l’autorité avait projeté de réunir à certains moments. Cette intervention a ses inconvénients, ses périls, mais qu’importe? Il est toujours beau de combattre et d’extirper le privilége; les principes d’abord! nos poches ensuite.—Remercions donc l’homme à tout faire et donnons-lui deux sous avant qu’on ne nous ait volé notre bourse.
L’homme à tout faire offre de vingt-cinq à cinquante ans; il a reçu en baptême plusieurs noms qui ne lui suffisent pas, et il a pris de lui-même un sobriquet: Joseph, Napoléon, Ricard, dit l’homnibus. Il est grand, fort; il a été joli garçon, puis bel homme. La courbure concave de son nez indique à l’œil physiologiste, et surtout à l’œil qui ne l’est pas, une aptitude sans bornes, et la ligne de son front à l’oreille droite, un défaut d’application sans limites. Il a un poil dans la main, ce qui est le signe infaillible de la méditation et de la mélancolie. Il se met bien, sans affecter de changer souvent son linge; il a eu de bonnes fortunes, mais c’est la meilleure qu’il poursuit.
A ces mots, n’allez pas vous imaginer qu’il soit ambitieux; il fait de tout sans doute, mais par horreur du travail régulier, assidu; il tient plus à varier son désœuvrement que ses bénéfices. Notre héros serait peut-être désintéressé, si le marchand de vin et le charcutier n’existaient pas; il est vrai que, s’ils n’existaient pas, l’homme à tout faire serait de force à les inventer. Il y a une foule de destinées qui tournent ainsi dans un cercle vicieux.
Si l’on nous permettait de plaisanter avec notre sujet, nous dirions qu’il représente un véritable exemplaire vivant et relié en veau du Conducteur Parisien, et du Guide de l’étranger à Paris. Sans parler spécialement aucune langue, il possède comme une sorte d’intelligence de tous les idiomes, et il indique du doigt, avec beaucoup de perspicacité, aux Anglais, l’hôtel de Windsor, aux Allemands, l’hôtel du Rhin, aux princes russes, les Champs-Élysées et le faubourg Saint-Honoré. Il apprend aux provinciaux à ne pas confondre le Panthéon avec les Invalides; le Garde-Meuble de la couronne avec la Chambre des Députés.
Il aime à cultiver le Jardin des Plantes. Là il exerce une domination cartérienne sur plusieurs animaux. Donnez-lui quelques sous, et il fera monter l’ours Martin à l’arbre;—pour deux liards de plus, il fera faire la roue aux paons. Il vous montrera aussi l’éléphant adressant sa prière au soleil... c’est-à-dire qu’il vous fera voir séparément l’adorateur et le dieu; quant au moment de la prière, il est difficile à saisir, et vous serez probablement arrivé beaucoup plus tard... à moins que vous ne soyez venu de trop bonne heure.
L’homme à tout faire se charge de retenir des places sur le devant, pour les jours de revue, de cortége, d’enterrements solennels. Comme il ne pourrait pas suffire à la besogne, il loue des enfants aux femmes de sa connaissance intime, et recommande la veille de les lui envoyer le lendemain, franco, et à domicile... chez le marchand de liqueurs.
Le grand jour a lui; la peau d’âne résonne dans tous les quartiers de la ville, et donne le signal militaire aux peaux de buffle et aux oursons (style d’état-major); autrement dit, le rappel bat. L’homme à tout faire a déjà donné l’ordre à ses jeunes recrues de s’emparer de toutes les hauteurs du terrain que le cortége doit parcourir.—Il viendra lui-même les relever de la consigne.
Il vient en effet, quelques minutes avant l’heure officielle fixée pour le défilé par troupes, et il amène avec lui un curieux, ou pour mieux dire un badaud qu’il a racolé et auquel il a promis, moyennant vingt sous, de le loger au-dessus même du premier rang; le gamin s’empresse de quitter la place qu’il a échauffée ou salie depuis le matin; le badaud débourse et travaille ensuite à se tenir en équilibre, sans balancier, sur la borne qu’il a payée, jusqu’à ce qu’un agent de police accoure lui interdire, au nom de l’autorité, cet exercice périlleux;—l’homme à tout faire a depuis longtemps disparu avec sa recette. Le badaud, tout honteux, rentre dans la foule, où il est bafoué, bousculé, honni comme il arrive à tous les gens qui ont voulu s’élever au-dessus des autres et qui sont tombés.
Notre homme est de toutes les fêtes. On vous défie de donner un bal, fût-ce au cinquième étage, sans qu’il en soit informé. Comptez sur lui. Il profitera seulement de ce qu’on ne l’a pas invité pour agir sans façon; il se présentera en veste, en casquette et sans gants: c’est lui qui saluera le premier les danseuses, et qui leur offrira le premier la main... Oui, la main droite, tandis que de la gauche il étalera sur la roue de leur voiture, afin de préserver les falbalas et les écharpes, une guenille plus sale que la boue même. Il devance en ces occasions et chasseurs et valets de pied. Il est plus hardi qu’un amant; entreprenez donc, après cela, de le renvoyer. Si vous ne le souffrez pas à la porte, il entrera dans le salon. Choisissez.