La Providence, que vous n’attendiez pas là sans doute, mais qui est partout et qui nous aime encore plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, ne manque pas pourtant de nous gratifier d’une foule de désagréments subits, vulgairement appelés tuiles. L’homme à tout faire s’applique à redresser les torts de la Providence, sans présomption et pour un fort modique intérêt, exemple:
C’était par un de ces beaux jours d’été, comme il n’y en a plus, etc., etc., etc.: le soleil, etc., etc., etc.; la nature entière, etc., etc., etc. En quelques mots, vous étiez sorti le matin sans parapluie. Tout à coup, et le plus arbitrairement du monde, les nuages sont accourus des quatre points cardinaux et vous ont composé un horizon effroyable. Le baromètre est modestement descendu à la tempête, et déjà quelques grêlons, de la grosseur d’un très-petit œuf, confirment le présage.—Vous êtes pris au dépourvu, mais Paris est la ville des ressources, vous vous enfoncez donc sous une porte cochère, et vous laissez passer l’orage. (Les orages prennent une heure; c’est le terme moyen de leur durée depuis qu’ils sont devenus si fréquents.) Enfin le ciel s’éclaircit et vous vous croyez libre, mais voici bien un autre oubli de votre part: les petits ruisseaux ont formé (afin que le proverbe soit accompli) de grandes rivières! Essaierez-vous de vous jeter à la nage? mais vos sous-pieds! Sauterez-vous? hélas! vous ne sautez plus, vous avez du ventre. Attendrez-vous sur le bord du fleuve qu’il soit écoulé ou qu’il ait tari..... mais on va dîner. Attendrez-vous..... non, non! Voici venir l’homme à tout faire; il pousse devant lui une longue planche, dont les extrémités sont garnies, exhaussées de roulettes; il improvise, il jette un pont, et le torrent est franchi.
Passez, payez.
Dans votre reconnaissance, vous voulez tirer cinq centimes de votre poche, c’est une pièce de cinq sous qui en sort; vous en demandez la monnaie à votre libérateur; mais il n’est point agent de change, et plutôt que de prendre un escompte, il préfère garder le tout. Vous vous y prêtez de bonne grâce; vous faites une bonne action et lui une bonne journée. Votre sort est encore le plus beau.
Notre homme excelle à retrouver les chiens perdus. On dit, mais nous ne l’affirmons pas, qu’au besoin il pourrait vous prévenir, la veille, de l’heure à laquelle Azor, Braque, Bichon doivent exécuter le lendemain leur fuite ingrate. Il a l’instinct des disparitions d’animaux. Il est, particulièrement à l’égard des chiens de Terre-Neuve, ce que les chiens du mont Saint-Bernard sont par rapport aux voyageurs des Alpes. Tel est le nombre des récompenses honnêtes qu’il a obtenues pour faits de ce genre, qu’on n’ose plus donner la même épithète aux moyens qu’il emploie afin de s’en rendre digne. Voyez la noirceur et la malignité des hommes! Heureusement les animaux ont plus de reconnaissance et ils se laissent bien retrouver plusieurs fois, quand ils ont été satisfaits de la première épreuve. L’homme à tout faire ramène aussi les enfants égarés par leurs bonnes. Mais vu la délicatesse des soins qu’exige l’humanité en bas âge, et la fréquente intervention du commissaire de police dans ces sortes de services rendus à la société, il ne s’y livre qu’avec discrétion et seulement lorsque ses devoirs l’appellent à traverser les Tuileries, le Luxembourg ou la place du Château-d’eau. Et puis il a remarqué que les animaux rapportaient davantage. A quoi cela tiendrait-il?
La sollicitude de l’homme à tout faire ne se borne pas à une seule espèce du genre animal. Au printemps il va dénicher des merles, il élève des hannetons dans des chaussettes, pour les vendre quand ils seront en âge aux enfants et aux écoliers. Il teint en jaune des moineaux francs et les travestit en serins, à l’usage des vieilles propriétaires et des grisettes. Lorsque le canari frauduleux a entrepris de se soustraire, par la fuite, aux chagrins domestiques dont il est ordinairement abreuvé par le matou, l’homme à tout faire rapporte le voleur à sa maîtresse, et reçoit en échange... toutes sortes de bénédictions. Il en use peu; mais on ne sait pas ce qu’on peut devenir et voilà pourquoi il daigne accepter le suffrage des propriétaires, pour le cas invraisemblable, mais possible, où il serait contraint à élire un domicile. La prévoyance est au moins une demi-vertu!
Allez-vous me demander où il couche, l’homme qui n’a pas de domicile? Il couche où Dieu le mène, et le gîte ne lui manque pas plus que la pâture aux petits oiseaux. Un trottoir lui sert souvent d’oreiller, un parapet de canapé; il change de draps avec le printemps, car alors il va coucher sur le gazon ou dans les champs; et à la suite de ces dépenses-là, il n’a jamais de compte à régler qu’avec la préfecture.
Vous remarquerez, je vous en prie, par combien de points l’homme à tout faire est exposé à se voir confondu avec le commissionnaire du coin de la rue, et combien pourtant il s’en sépare et s’en distingue. L’homme à tout faire ne stationne jamais; il va au-devant des besoins de ses semblables; il met sa dignité à ne pas attendre. Lorsque le commissionnaire s’assujettit à l’exactitude et aux antiques traditions de la probité professionnelle, l’homme à tout faire n’est fidèle qu’à lui-même, et ne relève que de cette conscience avec laquelle il est de si nombreux accommodements. Le commissionnaire appartient à sa clientèle; l’homme à tout faire est à tout le monde. Voilà bien la vraie liberté.