Sans doute, en passant par l’indépendance, il arrive moins vite à la considération; mais la considération n’est pas ce qu’il préfère: chacun son goût.

On a bien raison de dire qu’il n’y a pas de sots métiers! Si vous saviez quelle étonnante perspicacité il a acquise ainsi. Voulez-vous la mettre à l’épreuve? Voyez: écoutez; on se presse, on crie, on jure, on s’indigne et l’on rit dans la rue. Qu’est-il arrivé? A vous qui connaissez Paris, je le donne en cent à deviner. Eh bien lui, il reconnaît tout de suite la nature d’un rassemblement populaire, il distingue au premier coup d’œil s’il s’agit de changer la forme du gouvernement ou de conspuer un ivrogne. Les agents de l’autorité en sont encore à s’enquérir des motifs de l’émeute, quand il est à l’ouvrage, lui. Il a déjà aidé à renverser un omnibus, ou relevé trois fois son semblable. Quelle est dans le premier cas son ambition? L’espoir d’une petite récompense nationale. Cela vous indigne, et j’en suis bien aise; pourquoi ignorez-vous encore la théorie des barricades. Vous ne savez pas que, dans certains moments, rien ne ressemble tant à l’action de faire cesser le désordre que l’action de le commettre; l’homme à tout faire s’utilise: voilà son opinion. Quand les insurgés s’emparent d’un coin de rue, il démolit, dépave et crie: vive la ligne! Lorsque l’armée triomphe, il démolit encore... les démolitions précédentes, il repave et crie: vive le roi! Il a vaincu, notre héros, lorsqu’il a attrapé une entorse, une égratignure au service de ses principes, une blessure enfin qu’il pourra montrer également aux amis et aux ennemis et qui lui fera obtenir, en retour, une pension ou un secours tout au moins. Ce dernier emploi de l’homme à tout faire est, après ceux de se faire écraser, et de recevoir sur son dos les malheureux qui se laissent tomber d’un ou de plusieurs étages, le plus périlleux de son répertoire. Il y succombe quelquefois, mais cela ne compte pas et il a toujours un successeur.

Il figure volontiers en qualité de témoin à charge, dans les procès politiques et autres. Ce n’est pas qu’il soit méchant, mais une bonne déposition pose bien un homme.—La police et lui ne se voient pas toujours d’un mauvais œil.

Les révolutions de la terre ne suffisent pas à l’industrie de l’individu qui nous occupe. Il se tient au courant des mouvements célestes. L’Observatoire prédit l’éclipse, notre héros l’exploite; il montre la conjonction du soleil et de la lune dans un seau d’eau fraîche; il vend aussi des verres noircis à la fumée de la chandelle et qui permettent aux yeux du dernier des mortels de contempler à leur aise les deux premiers astres du firmament.

Lorsqu’un pays renferme un grand nombre d’hommes nécessairement disponibles, et toujours prêts à mille petits dévouements, en vue d’un salaire, il est bien difficile que le sacrifice y conserve tout son prestige, et ne souffre pas des plates contrefaçons des Curtius au rabais. Les Antony, cette race autrefois magnifique et peu nombreuse d’individus à passions fortes, les Antony se trouvent maintenant partout où il y a une grande dame pour s’évanouir, et des chevaux pour prendre le mors aux dents; ces héros pullulent dans la grande allée des Champs-Élysées, au bois qu’ils profanent; ils sauvent régulièrement la vie à deux ou trois héroïnes par semaine, et ce n’est pas à l’honneur de ces femmes qu’ils en veulent, les monstres! c’est à la simple générosité du père ou du mari. Malédiction sur ces infâmes! Malgré ce nouveau travestissement, nous venons de reconnaître l’homme à tout faire. Le malheureux ne nous laissera rien. Rends-nous de grâce nos Antony; ménage au moins la poésie du bras en écharpe.

L’homme à tout faire sert parfois de sanction aux succès et aux réputations dramatiques. Il envahit dès l’aurore le péristyle des théâtres qui rêvent la vogue; c’est lui qui simule avant l’heure cette chose si agréable, si nécessaire aux entreprises, la file, la queue. Les jours de première représentation, il vous vendra un prix fou, lorsque les bureaux ne sont pas ouverts, le droit d’entrer à sa place dans la barrière, et d’aller vous faire dire au contrôle qu’il n’y a plus de billets à distribuer; il est sous-entendu que l’auteur a retenu depuis un mois, et pour huit jours, la salle entière.—Vous ne voyez pas la pièce, mais vous avez cru un moment que vous la verriez. Votre argent n’est pas tout à fait perdu.

L’homme à tout faire ne mériterait pas son nom, s’il était totalement étranger à la littérature; il n’en fait pas encore, mais il l’inspire. C’est lui qui donne au critique, au poëte descriptif l’idée de rendre compte d’un fronton, d’une colonne, d’une fontaine; l’homme à tout faire publie ensuite l’œuvre dont il a fourni le sujet: et voilà, pour deux sous, après avoir lu, la description exacte et détaillée de la superbe place Louis XV, le nom et la demeure des ornements et le détail des artistes qui la décorent. Demandez la colonne de juillet, la colonne Vendôme, avec le signalement des inventeurs; faites-vous servir.

Il édite les discours du roi, sur papier gris, et fait la réclame en criant de toutes ses forces: voilà le superbe discours en faveur du peuple français. Quel puff!

Lorsque l’imagination lui manque absolument, il se jette dans quelque métier connu: il se fait gérant, ou bien il s’enrôle parmi les balayeurs. La pelle sur l’épaule en manière de carquois; le bonnet abaissé sur les yeux, en guise de bandeau, il se transforme en Cupidon de la petite voirie.

On l’a vu se vendre... c’est bien commun, mais lui du moins il n’aliénait que sa propre indépendance; son rang, sa vie, tout était compris dans le marché: il était devenu remplaçant militaire.