Le rideau vient de tomber, notre héros a quitté la scène. Il s’est bravement montré dans les divers rôles du drame ou plutôt de la comédie qu’il joue en ce monde. On l’a vu sous toutes les faces: tantôt blaguant à son atelier, frondant les choses et les hommes du jour, tantôt nageant dans la joie et le vin; d’autres fois triste, morose, poursuivi par des loups sous la forme de créanciers. Ces alternatives sont fréquentes à cause de l’instabilité du travail. Pour donner un bon coup d’épaule à la composition, il ne faudrait rien moins qu’un incendie des principales bibliothèques de Paris, mais loin de là! Non content du tort que font à cette profession le clichage et le polytipage, on invente encore de détestables machines qui vont reproduire sans caractères et sans compositeurs les ouvrages des quinzième et seizième siècles, les éditions Wendelines, Manutiennes, Elzeviriennes, etc. Le compositeur regarde avec terreur la librairie qui agonise... La littérature menace de s’absorber dans le journalisme qui envahit tout pour tout étouffer. Déjà les nouvelles remplacent les romans; le drame lui-même a quitté ses larges proportions pour se réduire en un acte. Notre génération pressée de jouir fatigue la terre de l’intelligence et s’inquiète peu de ce qu’elle laissera après elle. Plus d’in-folio, plus de longs ouvrages, plus d’éditions monumentales: des analyses, des résumés, des éditions-diamants. On concentre dans un flacon imperceptible le parfum de mille roses; on réduit des livres d’amandes amères en deux ou trois gouttes d’acide hydrocyanique. Il n’est pas d’entreprises qu’on n’ait tentées pour rogner les profits déjà si exigus des compositeurs. D’ingénieux industriels n’ont-ils pas essayé de faire faire la composition par de jeunes enfants et par des femmes, réduisant ainsi le travail typographique à une opération purement manuelle et mécanique.
Enfant d’une race malheureuse et sacrifiée, poëte de la borne, tribun du carrefour, obscur dispensateur de la lumière, esclave de la pensée des autres, va, montre encore sur le pavé de nos rues ta blouse emblématique! Étale ta misère comme un reproche à la face du siècle! Aplatis-toi sur les œuvres parfumées ou nauséabondes de tes pachas littéraires! Allons, fils de Guttemberg, lève la tête et prends courage. Voici, voici le règne des capacités et de l’intelligence! Euge! macte animo! L’or va descendre dans ton creuset! La roue qui tourne sans cesse va te prendre et t’enlever! Demain on va ouvrir une issue à ton eau qui se putréfie! Demain tu marcheras libre et fier. En attendant, continue à lever des lettres, à manipuler la pensée des autres en comprimant la tienne, à boire du vin blanc, à faire des dettes, à danser aux barrières, et tâche de goûter au sein de ta philosophique incurie le repos et la tranquillité que je te souhaite!
Jules Ladimir.
LE SPORTSMAN PARISIEN