LE SPORTSMAN PARISIEN.
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On disait autrefois: Le Français né malin créa le vaudeville; je propose de reformer cet adage en disant: le Français né Français créa l’anglomanie: si cette vérité notoire et ce fait patent pouvaient être mis en discussion, le titre seul de cet article en serait la démonstration la plus convaincante? Nous voudrions esquisser un type, l’analyser, le nuancer même; il est destiné à une collection éminemment française, et sous quel titre le présentons-nous à nos lecteurs français; sous un titre tellement anglais qu’il est composé d’un adjectif welsche et d’un substantif d’origine saxonne, sorte de contraction grammaticale ou logomachie qui ne saurait appartenir qu’à la langue de Shakespeare et de Milton. Et pourtant quel lecteur ne devinera pas la chose dont nous allons parler et que nous voulons peindre? Qui demandera si le sportsman est une profession inconnue que le livre de M. Curmer va nous révéler: on aurait de la peine à trouver un Français assez béotien pour demander si notre héros est un surveillant aux écorces d’orange des Funambules ou une nouvelle édition du fabricant de cigarettes en papier de réglisse.
La France est certainement le pays du patriotisme, mais ce patriotisme nous permet de ne jamais rester français: sous la république et le directoire, nous étions Grecs et Romains; les femmes portaient des chlamydes à méandres, et nous avions des courses olympiques; toutes les proclamations unissaient par des prosopopées en l’honneur de Léonidas ou de Phylopœmen; et dans les fêtes publiques on nous montrait des vieillards couronnés de feuilles de chêne, et chantant en chœur des odes d’Horace bien ou mal traduites. Sous la restauration nous sommes devenus néo-Grecs. Jamais héros français a-t-il fait battre les cœurs de nos femmes à l’égal du brave Canaris? La bataille de Waterloo nous a-t-elle fait répandre autant de larmes que les désastres de Missolonghi? Je le demande et j’en réfère à la notoriété publique. Toutes ces belles générosités nous ont coûté l’entretien d’une expédition de vingt-quatre mille hommes, grâce à laquelle nous jouissons du privilége d’être rançonnés avec prédilection quand nous visitons les champs de Sparte ou les vestiges d’Argos. Depuis 1830, nous avons prodigué les trésors de nos sympathies, aux Belges, Polonais, Italiens, Lusitaniens, Espagnols, Mexicains et Canadiens, et il est certain que pendant ces neuf dernières années, nous n’avons pas été plus Français que sous la république ou sous l’empire et la restauration. Mais de toutes nos sympathies exotiques, une seule est durable et profondément enracinée parmi nous: c’est l’anglomanie. Nous pouvons voir de nos jours que le style antique est descendu dans la tombe avec M. David: être philhellène n’est plus une profession libérale, et sympathiser avec la Belgique et le Canada, n’est déjà plus de si bon goût.
J’arrive à la monographie du sportsman; mais avant de porter la main sur cette arche sainte, il est bon de s’arrêter un instant. Le cadre dans lequel on m’a circonscrit est bien étroit, mais le beau titre de sportsman n’en est pas moins un symbole de l’infini: le sportsman n’est-il pas de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les conditions? N’offre-t-il pas autant de variétés que la race des quadrumanes depuis les orangs jusqu’aux ouistitis? N’avons-nous pas le sportsman à cheval, le sportsman à pied, le sportsman riche, le sportsman ruiné et même le sportsman qui n’a jamais eu rien à perdre? Qu’est-ce que le jeune duc et pair qui possède un haras et l’attelage le plus irréprochable de Paris? Un sportsman. La fraction d’un agent de change qui va se promener au bois sur une haridelle qui a traîné son cabriolet pendant toute la semaine, le clerc du notaire, et le commis marchand qui vont équiter à Romainville ou à Montmorency, ne sont-ils pas des sportsmen? La jeune vicomtesse tout exquise et dont la tenue à cheval est d’une si délicieuse hardiesse est encore un sportsman femelle. Sportsman est aussi la demoiselle entretenue qui galope à tort et à travers sur un locatis; et que l’on n’aille pas croire que cette énumération contienne le sommaire de l’innombrable tribu des sportsmen: nous les retrouvons jusqu’au tir aux pigeons, et même en deux classes, savoir: le sportsman qui tire et le sportsman qui regarde tirer. Nous rencontrons les sportsmen à l’école de natation, dans les salles d’armes, au tir du pistolet, à la joute des coqs chez M. Tourel, et jusqu’à la petite Villette où l’on fait militer des cochons d’Inde.
Mais comme un traité complet et raisonné de toutes les variétés de l’espèce nous conduirait à composer un ouvrage aussi volumineux que l’Histoire naturelle de M. de Buffon, on va se borner à la monographie du sportsman original et complet, qu’on pourra considérer comme l’archétype de l’espèce.
Le sportsman ne s’embarrasse pas d’être gentilhomme, il est gentleman, et c’est beaucoup plus dire, à son avis. Il a hérité de M. son père, ancien négociant, d’une trentaine de mille livres de rente qu’il mange honorablement en avoine, en paille, en éponges et en étrilles. Il a changé son nom de Corniquet ou de Grosbedon, pour un nom de terre; mais, par un sentiment de saine philosophie, de simplicité modeste et d’équité qui fait beaucoup d’honneur à son caractère, il s’est abstenu de prendre le titre et d’arborer la couronne de comte. Son abord est froid et cérémonieux, quoique assez poli: par une faiblesse qu’on rencontre assez généralement chez les grands hommes et qui lui est commune avec Louis XIV et Napoléon, il cherche à produire une impression profonde sur les gens qu’il voit pour la première fois. Le grand roi et l’empereur arrivaient à leur but, l’un en déployant une majesté toute royale, l’autre en affectant une brusquerie qui n’était pas toujours dépourvue de grâce et d’aménité. Le sportsman atteint le sien par une simplicité charmante. Ainsi donc à votre première entrevue, vous lui demandez des nouvelles de son ami, ce pauvre M. Fleury d’Arbois qui vient de se casser les deux jambes en tombant de cheval.—Ce n’est rien pour l’homme, répond le sportsman de sa voix lente et anglaisée, j’ai eu la cuisse droite et la jambe gauche toutes brisées dans une chasse du Leiceister-Shire.—Mais vous conviendrez, monsieur, que s’il a, comme on dit, deux énormes trous à la tête, il peut y avoir du danger.—Cela peut être dangereux: en tombant avec Little-Boby dans une chasse du duc de Buccleugh, nous nous sommes ouvert le crâne, tous les deux, et me voilà! mais ce pauvre Boby en est mort!!! Si vous n’êtes pas frappé d’admiration pour un si beau stoïcisme, c’est que vous n’avez pas en vous le moindre germe du sporting-character.