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Peut-être avez-vous remarqué quelquefois, sous les ombrages soi-disant frais des Champs-Élysées, au milieu des solitudes de l’Observatoire ou de la barrière du Trône, deux lignes parallèles de spectateurs, lignes mouvantes qui s’allongent dans toutes les directions, qui serpentent dans la plaine, qui s’écartent et se rapprochent, qui se dissipent et se reforment incessamment, et au-dessus desquelles on voit s’élever, par intervalles, de petits globes noirs pareils à des bombes, mais à des bombes qui n’éclatent jamais; tandis que, à travers les pieds des spectateurs, d’autres globes semblables roulent, se précipitent, et jettent partout le désordre et la confusion.

Approchez-vous avec précaution et mesure. La précaution n’est pas pour vous: elle est pour ces globes vagabonds. Qu’il vous arrive d’en heurter quelqu’un au grand détriment de vos jambes! vous recueillerez, pour excuses et pour marques de compassion, mille reproches, mille malédictions, mille injures. Oserez-vous bien vous plaindre du coup que vous avez reçu? Votre coup! eh, malheureux! il ne s’agit que de celui que vous avez fait manquer.

En manière de dédommagement et de consolation, étudiez le tableau que vous avez sous les yeux. Les bonnes figures! les honnêtes et placides physionomies de rentiers! Car il n’est pas permis de s’y tromper: ce sont, pour la plupart, d’anciens négociants qui ont passé par toutes les tribulations des fins de mois, et qui, retirés dans leur revenu, comme le rat dans son fromage, n’ont d’autre souci que les prédictions du baromètre et le cours de la rente. Les voilà, le corps penché en avant, le cou tendu. Le soleil brûle leurs têtes. Le froid rougit leur nez et bleuit leur visage; ils s’inquiètent bien du froid ou du soleil! Trop long! disent-ils gravement. Trop court! disent-ils encore d’un ton doctorat, et ils resteront là, se passionnant pour telle ou telle boule, et suivant d’un œil exercé les diverses chances du jeu, jusqu’à ce que le jour baisse, et que l’heure du dîner approche. Alors vous verrez le cercle se dissiper avec regret: ces braves citadins s’en retourneront lentement à leur faubourg, emportant des émotions, des souvenirs, un fonds inépuisable de conversation et un violent appétit. Voilà une journée bien employée!

Les joueurs sont dignes des spectateurs. Examinez celui que Charlet a placé sous nos yeux. Vous le voyez: le joueur de boules doit avoir de quarante-cinq à cinquante ans; c’est pour lui la belle saison de la vie, l’âge de la perfection; il a conservé la force qui exécute, il a acquis l’expérience qui dirige. Car, ne vous y trompez pas, vingt ans d’études et d’exercices assidus ne suffisent pas toujours pour former un joueur de boules de quelque distinction. Regardez bien celui-ci: vous lirez sur son visage, dans son attitude même, toutes les tribulations auxquelles son âme est en proie; il est sous l’influence simultanée des deux plus puissants mobiles du cœur humain: la crainte et l’espérance. Il vient de lancer sa dernière boule: elle roule devant lui, et vous pouvez en suivre le mouvement sur sa physionomie; il la couve, il la protège du regard; il la conseille, il voudrait la voir obéissante à sa voix; il en hâte ou bien il en ralentit la marche selon qu’une ravine ou un monticule l’arrête au passage, ou la précipite à une descente; il l’encourage du geste, il la pousse de l’épaule, il la tempère de la main; suspendu sur la pointe du pied, le bras tendu, le visage animé par une foule d’émotions diverses, il imprime à son corps les ondulations les plus bizarres. On dirait que son âme a passé dans sa boule.

Si l’importance d’un jeu se mesurait au degré d’intérêt qu’on y apporte, le premier de tous, sans contredit, serait le noble jeu de boules. Chez ceux qui se livrent à cet amusement, ce n’est pas seulement un goût prononcé, c’est une passion véritable, c’est une sorte de fanatisme. Si le fameux maître à danser Marcel a pu s’écrier: Que de choses dans un menuet! que n’eût-il point dit, s’il eût parlé d’une partie de boules? Toutefois il convient, ce me semble, de s’occuper de l’arme avant d’arriver au guerrier, et de faire connaissance avec la théorie avant d’en suivre l’application sur le terrain.

Sans retracer ici l’histoire de la boule, qu’il me soit permis de faire observer qu’elle joue un rôle important dans la composition de cet univers, et sur cette terre en particulier. Les arts et les métiers ont leur boule spéciale; les architectes connaissent la boule d’amortissement; les chaudronniers donnent le nom de boule à une enclume ronde; le fourbisseur à un instrument en bois de ce nom; la maréchalerie cite ses boules de licou, et l’art du metteur en œuvre ses boules à sertir: enfin il n’est pas de chasseur un peu exercé qui ne sache ce que c’est que la boule du chamois.

La balle et la bille, si chères aux écoliers, ne sont que des diminutifs de la boule, dont le ballon est une ampliation. Si la boule ne règne pas seule dans le jeu de quilles, elle en est incontestablement l’âme. Que feriez-vous de vos quilles, symétriquement plantées, sans la boule indispensable à les abattre? qui sait si dans une pareille extrémité, les joueurs de quilles ne se verraient pas réduits à implorer l’assistance d’un chien, malgré leur inimitié proverbiale pour cet intéressant animal? L’antique jeu du mail, qui a donné son nom à une rue de Paris et à tant de promenades dans nos provinces, consistait en une boule d’un bois très-dur qu’on lançait à l’aide du mail ou maillet; il en est ainsi du jeu de la paume, qui tombe chaque jour en désuétude, et du jeu de billard, auquel nos écoles de droit et de médecine ont fait faire, dans ces dernières années, de si prodigieux progrès. Entrez dans un café; le billard est inoccupé, les queues sont à l’abandon. Où sont les billes? le maître de l’établissement les a dans sa poche, et, avec elles, tout le jeu de billard. Si, vous associant aux jeux de vos enfants, vous leur permettez de gonfler une gouttelette d’eau savonneuse suspendue à l’extrémité d’un chalumeau, c’est une boule qu’ils produisent infailliblement; savant enfantillage auquel se livrait Newton quand il étudiait la théorie de la lumière!