De tout temps la boule a joué un rôle fort important dans la politique; elle a donné son nom aux bulles des papes, en prêtant sa forme aux sceaux qui y étaient attachés; il en fut de même de la bulle d’or, sur laquelle s’appuya si longtemps le droit public en Allemagne. La première boule d’or dont l’histoire ait consacré le souvenir est celle que Tarquin l’Ancien donna comme insigne à son fils, et que celui-ci portait à son cou. Aujourd’hui ce sont les boules qui gouvernent dans les états constitutionnels; elles y décident de l’adoption ou du rejet des lois; elles consolident ou renversent un ministère, et c’est une assez belle gloire! Le mot de boule a conquis en outre un sens moral, et vous l’entendez chaque jour au figuré. Dans le langage populaire on honore du nom de boule la tête d’un homme. Le vaste cerveau de Cuvier, où toutes les connaissances humaines avaient leur compartiment, leur casier, comme dans une vaste bibliothèque distribuée par ordre de matières, qu’était-ce autre chose qu’une fameuse boule?

Tout cela est bien évidemment à l’avantage du jeu de boules; on voit combien il peut prêter aux autres, sans avoir besoin d’en rien emprunter. Son importance a été si bien reconnue par les savants auteurs du Dictionnaire encyclopédique, qu’ils n’ont point dédaigné de lui consacrer un chapitre.

Écoutez; je cite textuellement:

«On joue le jeu de boules à un, deux, trois contre trois, ou même plus, avec chacun deux boules pour l’ordinaire. Les joueurs fixent le nombre de points à prendre dans la partie, à leur choix. C’est toujours ceux qui approchent le plus près des buts qui comptent autant de points qu’ils y ont de boules. Ces buts sont placés aux deux bouts d’une espèce d’allée très-unie, rebordée d’une petite berge de chaque côté, et terminée à chacune de ses extrémités par un petit fossé que l’on appelle noyon. Quand on joue, si quelque joueur arrête la boule, on recommence. Il n’est pas permis de taper des pieds pour faire rouler la boule davantage, ni de la pousser en aucune façon, sous peine de perdre la partie. Une boule qui est entrée dans le noyon et a encore assez de force pour revenir au but ne compte point; un joueur qui joue avant son tour recommence, si l’on s’en aperçoit; celui qui a passé son tour perd son coup. Il est libre de changer de rang dans la partie, à moins qu’il ne soit convenu autrement. Qui change de boule n’est obligé qu’à reprendre la sienne et à jouer son coup si personne n’a encore joué après lui; mais si quelqu’un a joué, il remet la boule à la place de celle qu’il a jouée, si l’autre veut jouer avec sa boule.»

Quelques-unes de ces règles sont encore en vigueur, mais le jeu de boules, lui aussi, a proclamé son indépendance; il s’est affranchi des terrains préparés exprès, comme on en voyait encore quelques-uns, il y a trente ans, le long de la partie droite des Champs-Élysées, où s’élève aujourd’hui le quartier Beaujon; le noyon a totalement disparu, et c’est tout au plus s’il existe encore dans la mémoire des doyens des joueurs de boules; la nouvelle génération ne le connaît pas. Autrefois le jeu de boules s’appelait aussi cochonnet. Cette dénomination, dont l’étymologie m’est inconnue, n’appartient plus maintenant qu’à la petite boule qui sert à marquer le but; encore n’est-elle usitée que sur la rive droite de la Seine: sur la rive gauche, le cochonnet s’appelle le petit, peut-être dans le but louable de ne point effaroucher la délicatesse du faubourg Saint-Germain, par un diminutif qui rappelle un animal immonde. Dans ces derniers temps, quelques joueurs de boules, séduits sans doute par la manie des innovations, ont essayé de substituer aux deux dénominations consacrées par l’usage, celle de bouchon; mais leur tentative a été repoussée, et ils n’ont point fait école. Les amateurs du noble jeu de boules ont compris qu’ils ne devaient pas admettre dans leur vocabulaire un terme emprunté à un jeu que pratiquaient jadis les laquais dans les châteaux, et qui ne sert plus guère aujourd’hui de délassement qu’aux gamins de Paris du premier âge; car ils attaquent de front le jeu du tonneau dès qu’ils atteignent l’âge d’émeute.

Quoique les conditions pour la fixation du nombre des points soient les mêmes qu’autrefois, une partie de boules se joue ordinairement en onze points. Celui des joueurs qui dans un coup gagne un ou plusieurs points, acquiert le droit de lancer le cochonnet, et par conséquent de déterminer le but. L’avantage qui en résulte est si important, que cette question ne doit pas être traitée légèrement.

D’abord il faut savoir qu’un joueur de boules se livre à une foule d’études préparatoires dont la principale a pour objet la connaissance exacte du terrain. Il en est qui connaissent, aux Champs-Élysées, l’assiette des lieux et jusqu’aux moindres sinuosités du sol, aussi bien que Napoléon connaissait sa carte d’Europe.

Ils y vont souvent le matin, en cachette les uns des autres; ils suivent les déviations de leurs boules, étudient l’effet des pentes, calculent quelle ressource offrira un ricochet savamment combiné. Munis de ces instructions géographiques, sans affectation, sans avoir l’air d’être déterminés autrement que par le hasard, maîtres du cochonnet, ils le dirigent vers un but dont les approches leur sont familières. Il faut donc être quelque peu versé dans la diplomatie pour conserver tous ses avantages à un combat de boules. Ce n’est pas tout: le joueur de boules qui dispose du cochonnet, est le souverain le plus absolu qui se puisse imaginer; le moment où il élucubre dans sa pensée la direction qu’il lui donnera est peut-être le moment où il est le plus beau. Son visage est impassible comme l’était celui de M. de Talleyrand: vainement on cherche à deviner son dessein; vainement les spectateurs veulent s’orienter sur sa physionomie afin de se bien placer; quand ils attendent le cochonnet dans une direction, ils le voient rouler dans une autre, et tous, sans le plus léger murmure, sans se permettre la moindre observation, se rangent en une double haie, où le despotisme du joueur a voulu qu’ils vinssent se ranger. Quel souverain oserait se flatter d’obtenir de ses sujets une telle obéissance!

Les joueurs de boules ne fabriquent pas leurs armes; mais ils ne confient à nul autre qu’à eux-mêmes le soin de leur donner la plus grande perfection possible. Les novices, les commençants se servent encore de boules en bois sans aucune autre préparation; il arrive même quelquefois que des amateurs tièdes, n’ayant point de boules à eux, en louent à l’espèce de cabaret-masure qui sert aujourd’hui de rendez-vous aux joueurs. Mais un véritable joueur de boules a ses boules à lui, comme un guerrier son épée; ses boules sont soigneusement piquées de clous, de telle sorte qu’elles conservent la même pesanteur avec une dimension moins grande, et présentent ainsi moins de prise au choc des boules ennemies. Par ce moyen on donne à toutes les sections de la circonférence une puissance égale, qualité essentielle pour calculer les effets d’un projectile. Mais la bonté des armes n’est rien sans la manière de s’en servir.

On divise les joueurs de boules en deux classes distinctes: les pointeurs et les tireurs; non pas que je veuille prétendre que le même joueur ne puisse réunir les qualités du tireur à celles du pointeur, mais il aura toujours une prédilection marquée pour l’un de ces deux procédés. On appelle pointeurs ceux des joueurs qui s’appliquent à gagner des points en plaçant leurs boules le plus près du but, tandis que l’on entend par tireurs ceux qui lancent vigoureusement leur boule sur celles de leur adversaire mieux placées, ou même sur le cochonnet, afin de changer, par son déplacement, les chances présumées des boules éparses sur le terrain. Les joueurs ne connaissent ainsi leurs avantages ou leurs pertes que quand le nombre des boules restées au quartier est entièrement épuisé.