L’office des tireurs, quoique plus brillant en apparence, offre peut-être moins de difficultés que celui de pointeur; leur action est toujours à peu près la même, tandis que les pointeurs ont tant de manières différentes de lancer leur boule, qu’un observateur attentif pourrait y reconnaître le caractère de chaque joueur. L’homme modeste fait rouler sa boule terre à terre vers le but; celui que domine la manie de briller lance la sienne en lui faisant décrire une parabole semblable à celle que décrit une bombe; le grand art consiste, dans ce cas, à lui imprimer, en même temps qu’une force d’impulsion, une puissance de rotation contraire qui l’empêche de rouler trop loin du but.
On a comparé, non sans raison, le jeu de boules, proprement dit, à cet autre jeu de boules que l’on appelle la guerre. Toutes les armes dont se compose une armée y sont en effet représentées. On a vu tout à l’heure le bombardier; le tireur, c’est l’artilleur, chargé d’enfoncer de loin les rangs ennemis, tandis que la boule du pointeur est l’image de l’infanterie, dont la part est toujours si grande dans le gain d’une bataille. Les balles et les boulets, que sont-ils sinon des boules? Les opérations du génie ne s’exécutent pas plus scrupuleusement sur le champ de bataille que sur un champ de boules; j’en atteste ces joueurs qui mettent un soin rigoureux à enlever une pierre malencontreuse, à faire disparaître une touffe d’herbe, enfin à aplanir les obstacles comme le font les sapeurs mineurs. De cette similitude provient probablement le goût des anciens militaires pour le jeu de boules, dernière passion de nos bons vieux invalides. Parmi eux on compte des joueurs très-habiles; on en cite un entre autres qui est manchot. Mais, qu’est cela, quand on songe que la cécité même n’empêche pas ceux qui en sont atteints de se livrer à leur jeu favori.
Dans l’intérieur de l’hôtel des Invalides, sur une espèce d’esplanade plantée, en suite des dernières cours du côté de l’avenue Lamothe-Piquet, est situé le jeu des aveugles. C’est un bien attendrissant spectacle que de les voir lutter ensemble par des combinaisons presque exclusivement intellectuelles. Tous les dimanches, et quelquefois dans la semaine, ils font leur partie; des invalides voyants leur servent de guide, leur font toucher le but, et quand ils ont marqué par un certain nombre de pas la distance qui les en sépare, on est tout étonné de les en voir approcher beaucoup mieux que ne le font un grand nombre de joueurs jouissant de leurs deux yeux. Il serait superflu d’ajouter que les invalides aveugles pointent, mais ne tirent pas.
Les joueurs de boules se font en général remarquer par l’aménité de leurs mœurs; absorbés qu’ils sont par leur passion dominante, on n’en trouverait probablement aucun sur les registres de la police correctionnelle, aucun au greffe de la cour d’assises. Plus que qui que ce soit, les joueurs de boules mènent une vie en dehors; aussi sont-ils essentiellement bons maris et bons pères. Bons maris, en ce sens du moins, que n’étant presque jamais chez eux, ils ne tourmentent point leurs femmes; bons pères, parce qu’ils sont incapables de donner de mauvais conseils à leurs enfants, ne s’en occupant guère que pour en faire des louveteaux, c’est-à-dire pour enseigner de bonne heure les premiers éléments de la boule.
Le jeu de boules présente une particularité qu’il est impossible d’omettre. Si l’on excepte la pêche à la ligne, c’est peut-être le seul exercice auquel on n’ait vu aucune femme se livrer, de sorte qu’en altérant légèrement un vers de Molière, on pourrait dire:
Du côté de la boule est la toute-puissance.
Une autre remarque a été faite a l’endroit des joueurs de boules. De toutes les provinces de France, la Provence est celle qui en fournit le plus à Paris; l’accent provençal et aussi l’accent auvergnat dominent, non-seulement parmi les joueurs, mais aussi dans les rangs des spectateurs. On a observé en outre que la classe de citoyens qui compte le plus d’amateurs distingués, c’est la classe des cuisiniers. Or n’est-il pas extraordinaire que le plus habile joueur de boules dont s’enorgueillissent les Champs-Élysées depuis plus de quarante ans, cumule les deux qualités de Provençal et de cuisinier? C’est M. Maneille, l’Antelle des joueurs de boules et le fondateur du fameux établissement des Frères Provençaux, dont la renommée est devenue européenne.
M. Méry s’est étendu naguère sur le mérite du roi des échecs, M. de Labourdonnais; personne ne devra s’étonner que je fasse connaître au monde le roi du jeu de boules.
M. Maneille est, dit-on, âgé de soixante-douze ans; malgré son âge, non-seulement il pointe, mais il tire avec une verdeur exemplaire. Est-ce le soleil du midi, est-ce le feu des fourneaux qui a bruni son teint, peu importe; seul parmi les joueurs de boules, M. Maneille se revêt d’un habit de combat. Ce costume se compose d’une veste grise, d’un pantalon blanc et de sandales, qui laissent aux mouvements des pieds toute leur souplesse. Sa tête est recouverte d’une casquette; quoi de plus facile que d’y substituer la couronne du roi d’Yvetot?
Roi du jeu de boules! quelle gloire quand on y pense! Il ne faut pas croire qu’elle ait été abandonnée à M. Maneille, sans combat; outre la foule de ceux qui le suivent, longo proximi intervallo, il a un rival à peu près de son âge, et dont la renommée balance la sienne, M. Vilaret.