J’ai eu la bonne fortune d’assister à une partie d’honneur entre ces deux célèbres athlètes. Vous dirai-je comment la fortune penchait tour à tour pour chacun des deux côtés, et par quelle suite de coups heureux l’équilibre détruit se rétablissait aussitôt? Que d’adresse et de précision de part et d’autre! que de savants calculs! quelles évolutions stratégiques, quelles péripéties inattendues! Enfin... mais vous ne saurez pas quel fut celui des deux rivaux qui succomba: le plaisir de célébrer le vainqueur, dans ce magnifique tournoi, cède à la crainte d’affliger le vaincu. Qu’ils gardent leur renommée tout entière, et que la palme soit partagée entre eux, puisqu’ils l’ont si bien méritée!

Nous voulons trop de bien au gouvernement pour ne pas l’avertir que les joueurs de boules croient avoir à se plaindre de lui. C’est une race éminemment pacifique et débonnaire qui jamais n’a dépavé les rues et qui a horreur des barricades. On a remarqué, à la louange éternelle des amateurs de pêche, que le 30 juillet 1830 deux d’entre eux étaient tranquillement occupés sous les arches du Pont-Marie, tandis que la mitraille pleuvait dans Paris, et qu’une dynastie tombait du trône. Si ce jour-là les joueurs de boules ont déserté les Champs-Élysées, c’est que la garde royale s’y était établie. Sans cela... mais enfin, si paisibles qu’ils soient, ils ont aussi leur susceptibilité: l’insecte sur lequel on met le pied se relève et cherche à se défendre. Eh bien! les joueurs de boules accusent le gouvernement de manquer aux égards qui leur sont dus, et de n’avoir aucun souci de leurs plaisirs et de leurs priviléges. Le gouvernement se montre partial en faveur des bitumes; il abandonne les quais, les boulevards et toutes les promenades à une foule d’asphaltes, piéges doublement dangereux tendus aux pieds des promeneurs et à la bourse des petits rentiers. Encore s’il ne s’agissait que de la bourse! mais, grâce à eux, le jeu de boules sera bientôt proscrit de Paris. On le chasse, on le poursuit, on lui fait une guerre à mort. Dès qu’il a choisi un emplacement favorable, et étudié les divers accidents du terrain, arrive le bitume maudit qui s’en empare, qui étend sur lui sa double couche de plâtre et de sable, qui allume ses fourneaux et infecte l’air à une lieue à la ronde: et adieu les profonds calculs, et les heureuses combinaisons! Sur cette surface partout unie la boule roulerait sans intelligence et sans art; elle ne saurait ni s’arrêter, ni décrire une courbe savante; elle irait stupidement devant elle, comme s’il ne s’agissait que de rouler le plus loin possible.

Les Champs-Élysées restaient du moins pour consoler les joueurs de tant d’envahissements; mais en quel état? Bouleversés par les constructions nouvelles, couverts de planches et de gravois, labourés de fossés, impraticables enfin, et tout à fait déchus de leur titre mythologique! A toute force, les joueurs s’en seraient contentés; ils auraient compté pour niveler le terrain, sur les pieds des passants, sur le beau temps et la pluie, et aussi, car on se flatte toujours, sur les soins de la municipalité. Et voilà qu’une nouvelle effrayante retentit à leurs oreilles comme un coup de tonnerre! Les Champs-Élysées seront couverts de bitume! c’en est trop: la patience des joueurs de boules est lassée; ils se révoltent, ils s’insurgent; et, que le gouvernement y prenne garde et réfléchisse mûrement s’il ne doit pas plus d’égards à des citoyens inoffensifs qui paient leur terme et leurs impositions, qui sont intéressés à le soutenir, et qui, dans un jour d’émeute, peuvent convertir leurs instruments de jeu en une arme de bataille, et lancer aux jambes de l’ordre public des boules qu’ils avaient cependant façonnées pour un meilleur usage.

B. Durand.

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LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE