[Agrandir]

LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE.

~~~~~~~~

[Agrandir]

COMMERCE D’ACTEURS EN GROS ET EN DÉTAIL. ON SE CHARGE AUSSI DE PROCURER LES DÉCORS, LA MUSIQUE, ET EN GÉNÉRAL TOUT CE QUI EST NÉCESSAIRE A LA REPRÉSENTATION D’UNE PIÈCE: LE TOUT AU PLUS JUSTE PRIX. ON FAIT DES ENVOIS DANS LES DÉPARTEMENTS ET A L’ÉTRANGER.

Voilà ce que le correspondant dramatique, à l’instar de l’épicier, du bonnetier et autres industriels, ferait écrire sur sa porte en grosses lettres, si nous étions encore au temps où les choses s’appelaient par leur nom. Mais il n’en est pas ainsi: le correspondant n’a rien sur sa porte qui puisse le faire deviner, il se donne les airs d’un sous-préfet et se carre majestueusement dans son fauteuil à la Voltaire, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, heure à laquelle ses bureaux sont régulièrement fermés.

L’idée de créer un bureau spécial de placement pour cette grande famille des artistes dramatiques remonte à une quarantaine d’années. Elle est due à un comédien de province, qui vint à Paris dans l’espoir d’y trouver un engagement. Après avoir en vain frappé à toutes les portes, à commencer par celle du Théâtre-Français, jusqu’à celle des Funambules, le pauvre diable se trouva, en s’éveillant un beau matin, dans la position critique d’un homme qui n’a plus ni argent ni crédit. Gagner le pont le plus voisin et se précipiter par-dessus le parapet, tel était à peu près le seul parti qu’il eut à prendre; il sut pourtant trouver un moyen de sortir d’embarras. Il s’imagina qu’en s’établissant comme tiers entre les directeurs et les artistes, il pourrait faciliter à ceux-ci les moyens de se placer, et s’assurer par là une existence. Car enfin, se dit-il, on se charge de procurer des cochers, des cuisinières, des commis, etc.; mais lorsqu’un théâtre a besoin de sujets, je ne vois personne à qui ils puissent s’adresser: il reste une lacune à combler. A moi donc les acteurs, à moi les directeurs, à moi la tragédie, à moi la comédie, à moi la danse, à moi le chant! A moi tout ce peuple qui parle, chante, pleure, grimace, sourit, gesticule pour amuser le public! Et comme il faut que chacun vive, tout artiste placé me paiera la bagatelle de deux et demi pour cent. J’attendrai même, s’il le faut, pour être payé, qu’il ait touché ses premiers appointements. Oui, messieurs, la simple et faible rétribution de deux et demi pour cent. Entrez! entrez! Suivez le monde!

Mon individu ouvrit donc son bureau, se mit en correspondance avec les acteurs et les directeurs, et prit naturellement le titre que vous savez. On l’a gratifié depuis du sobriquet de marchand de chair humaine. Le premier commerçant de ce genre fit si bien ses affaires, qu’au bout de quelques années il se retirait avec 15,000 livres de rente. Paris compte en ce moment huit correspondants. Les plus en faveur sont MM. D*** et C***. Ce dernier reçut dernièrement un fort joli cadeau de l’empereur de Russie. L’autocrate, transporté d’aise à la vue des entrechats et des ronds de jambe de mademoiselle Taglioni, envoya tout de suite à M. C***, qui est spécialement chargé des engagements pour Saint-Pétersbourg, une lettre des plus flatteuses, accompagnée d’une tabatière en or enrichie de pierreries.

Le correspondant fait peu d’affaires avec les théâtres de Paris, et cela par une raison toute simple: nos directeurs n’engagent guère un artiste que de la main à la main et sur une réputation à peu près établie. Cependant il obtient parfois sur une de nos scènes le début de quelque célébrité de province. Il se charge, lorsqu’un acteur doit partir en congé, de traiter en son nom avec les villes qui veulent le posséder. Si Paris n’est pas approvisionné par lui, en revanche le reste de la France, la Belgique, la Prusse, l’Allemagne, l’Angleterre; la Russie et jusqu’aux États-Unis et à la Turquie sont inondés de ses envois. Il n’est pas sur la surface du globe, de ville, de bourg, de village, n’importe le degré de latitude, pourvu qu’il y ait une salle de spectacle, qui ne soient parfaitement connus de lui.