O philanthropes! vous frémiriez d’indignation s’il vous tombait entre les mains une lettre d’un directeur au marchand de chair humaine! Pour ces deux hommes, l’acteur est une marchandise, un bétail dont ils trafiquent absolument comme on le fait des nègres dans les colonies! Nul doute qu’ils n’en viennent bientôt, les infâmes, à visiter la mâchoire de l’artiste afin de savoir au juste le nombre des molaires, des canines ou des incisives qui en ont été extraites: chaque dent de moins fera diminuer le prix des appointements en raison de son importance. Il n’est pas superflu de donner ici un échantillon du style du directeur.

«Mon cher,

«Aucun des trois amoureux successivement expédiés par vous n’a réussi. Le premier avait les jambes cagneuses, le second le ventre trop gros et le dernier un nez d’un camard ridicule. On aime chez nous les jambes à peu près droites, les nez idem et les ventres raisonnables. Guidez-vous là-dessus, et tâchez de nous envoyer quelque chose de bien. Que diable! nous y mettons le prix, il nous est donc permis d’être difficiles.

«N.B. Nous tenons aussi à une belle garde-robe: celle de votre dernier était beaucoup trop maigre.»

Une garde-robe bien montée est le complément obligé de tout comédien de province. Sans elle, point de salut possible pour lui! C’est surtout au théâtre qu’on peut souvent dire avec raison: «O mon habit, que je vous remercie!» Mille acteurs ne doivent qu’à cela de se faire supporter du public!

Le correspondant n’a jamais à craindre de se trouver à court de marchandises. Oh! mon Dieu, les artistes viennent à lui sans qu’il ait besoin de les chercher: à la nouvelle d’une place vacante, on les voit fourmiller par douzaines dans son antichambre. Aussi n’a-t-il que l’embarras du choix et la peine d’éconduire ceux qu’il ne peut pas ou qu’il ne veut pas placer: car il a ses protégés, ses clients d’affection, et il cherche naturellement à les pousser de préférence aux autres. Du reste, il se fait peu d’ennemis, grâce à l’adresse merveilleuse avec laquelle il sait dorer la pilule aux mécontents. Il dira à l’un: «Je ne t’ai pas envoyé là parce que tu y serais tombé, le public y est détestable, tous ceux qui y vont sont sifflés;» à un autre: «Ce n’est pas ton affaire, j’ai en vue quelque chose de mieux pour toi.» Enfin, à force de diplomatie il parvient à contenter à peu près tout le monde. Le parent du correspondant, s’il s’avise de suivre la carrière dramatique, est un véritable fléau pour le théâtre. Oh! alors, bon ou mauvais, il faut qu’on l’accepte. Est-il sifflé en comique? on le voit reparaître en premier rôle. Tombe-t-il en premier rôle? il se relève en amoureux; tout lui est indifférent. A la fin, fatigué de le huer, le public n’y fait plus attention et le laisse gagner en paix ses quinze ou dix-huit cents francs.

Nous avons dit plus haut qu’il n’y avait jamais disette de comédiens pour le correspondant. Reçoit-il une demande? il ne lui reste plus qu’à faire signer un engagement double à l’objet de son choix et à l’expédier, orné de sa garde-robe, par la voie des messageries Laffite-Caillard ou de tout autre véhicule. On lui accuse réception comme s’il s’agissait d’une balle de coton ou d’un tonneau de cassonnade, et tout est dit: ses fonctions s’arrêtent là. Que l’acteur réussisse ou non, cela ne le regarde plus.

Nous devons même dire que ses meilleures pratiques, c’est-à-dire celles qui lui rapportent non pas le plus de gloire, mais le plus de profit, sont les acteurs qu’on a baptisés du nom de tombeurs. Trop mauvais pour être supportés nulle part, leur métier consiste à aller débuter dans une ville, à s’y faire siffler, puis à gagner un autre gîte après avoir palpé les appointements d’un mois, indemnité d’usage en pareil cas. Il est donc très-avantageux pour le correspondant de traiter avec des galettes[16] semblables, qui, sans cesse à l’affût de nouveaux engagements, sont obligées d’avoir recours à son entremise.

Cependant il vient un moment où l’acteur de l’espèce de ces derniers ne peut plus continuer son système d’opérations, lequel consiste, comme vous savez, à voler toujours à de nouvelles chutes. Lorsqu’il ne reste plus un seul endroit où il n’ait été sifflé, hué, conspué; lorsqu’après avoir changé cent fois de nom, il est sûr d’être reconnu, quel que soit le pseudonyme dont il s’affuble; en un mot, et suivant l’expression consacrée, lorsqu’il est complétement brûlé auprès des directeurs et des correspondants, alors le tombeur, ne pouvant plus tomber nulle part, se voit forcé de renoncer aux voyages, et s’estime trop heureux de trouver dans un petit théâtre une place de souffleur ou de figurant. Quelquefois il embauche un certain nombre d’artistes d’un talent égal au sien, et va donner des représentations dans les environs de Paris. Il lui arrive aussi de porter dans les ateliers de peinture, d’architecture.... des lettres ainsi conçues:

«Messieurs