L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM.

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Le monde est un théâtre, a dit certain philosophe dans je ne sais quel livre; la vie une comédie, souvent un drame; les hommes, des comédiens plus ou moins habiles, sifflés ou applaudis. Rien n’est plus vrai. Tout ici-bas joue son petit rôlet avec plus ou moins de talent, plus ou moins d’aplomb et d’assurance.

La véritable comédie, c’est celle qui se passe dans la vie réelle; dans ces situations périlleuses où chacun dispute avec adresse le terrain à son adversaire, où l’on sent qu’il s’agit, non point d’une fiction comme à la scène, mais d’un intérêt positif: dans ces crises de la vie intime où chaque spectateur devient acteur, acteur d’autant plus énergique et passionné qu’il y va quelquefois de la liberté, de l’existence, de l’honneur. Aussi y a-t-il dans le monde beaucoup de comédie, mais bien peu de comédiens. Entre la femme qui joue avec tant de finesse son rôle près de l’époux trompé, et le génie si flexible de l’habitué des cours, se place naturellement une classe d’hommes dont le nom est bien connu du public, mais dont les mœurs, les habitudes, l’adresse diplomatique, se dérobent à l’observation. C’est un type dans notre société, mais un type qui varie à l’infini: c’est l’agent de police.

Assurément il n’est personne qui ne connaisse de nom les agents de la rue de Jérusalem; mais peu d’hommes ont étudié leur position. Je ne veux parler ni de la garde municipale, c’est un corps de troupes; ni des sergents de ville, protecteurs zélés de la morale publique, et qui ne craindraient pas d’arrêter Fanny Elssler elle-même, si elle venait, par une belle soirée d’été, hasarder la voluptueuse cachucha sous les ombrages de la Chaumière, ou dans le cercle galant de Tivoli. Mais il est une sorte d’agents qui échappent à tous les regards, à toutes les études, à tous les calculs. Ce sont les agents secrets, soit de la politique, soit de la sûreté publique.

En vérité, ce sont de singulières idées que celles du public sur l’organisation de la police. A entendre un bon bourgeois, il ne serait point de rues, de passages, de promenades publiques, de musées, qui ne fussent encombrés d’une foule d’agents secrets et de voleurs non moins nombreux. Pour les voleurs, je ne dis pas non; mais pour les agents, ils sont en assez petit nombre; seulement ils savent se multiplier avec tant d’adresse, qu’un seul suffirait à la rigueur pour garder Paris.

La direction de la police est divisée en deux branches principales: la police administrative et la police judiciaire. Chargée du maintien habituel de l’ordre public, la première doit surtout prévenir les crimes et délits; c’est peut-être à cause de cela que nous avons des émeutes, et que les citoyens courent chaque soir le danger d’être assassinés en rentrant dans leur domicile plus ou moins conjugal. La seconde a pour objet spécial de réprimer les délits quand ils sont commis, et de frapper les criminels lorsqu’il n’est plus temps. La police administrative se subdivise en police générale et police municipale. Les bureaux de celle-ci ont dans leurs attributions la sûreté et la liberté publiques, les incendies, la bourse, les patentes, la surveillance des lieux publics, des théâtres. Quant à la police générale, elle reçoit et délivre les passe-ports pour l’étranger, s’occupe du vagabondage, de la mendicité, des musiciens ambulants, sauteurs de corde et autres baladins, hors ceux de la cour; elle est en outre chargée de l’examen des prisons, et ce qui n’est pas moins répugnant, des maisons de tolérance; enfin la haute police rentre dans ses attributions.