Le préfet de police a sous ses ordres les commissaires de police, les officiers de paix, qui, en l’an IV de la république, portaient un petit bâton blanc à la main avec ces mots gravés, force à la loi. Sur le pommeau de cette baguette de constable était peint un œil, symbole de la surveillance. Plus tard, le 19 nivôse an X, leur costume changea. L’habit bleu, avec collet et parements écarlates, gilet rouge, culotte également rouge, remplaça l’habit à la Robespierre. Sur le collet et les parements seulement était attaché un galon d’argent de neuf lignes de large; puis un chapeau à la française, avec ganse d’argent, bouton uni portant en exergue, la paix, et un sabre suspendu en bandoulière, complétaient cet uniforme qui de nos jours ferait courir les petits enfants, comme au joyeux temps du carnaval. Hélas! combien ne sont-ils pas déchus! L’ignoble redingote, couleur quelconque, a remplacé l’élégant uniforme, une seule ceinture bleue leur est encore permise.

Sous les ordres du préfet se trouvent immédiatement les commissaires de police de la Bourse, le commissaire de la petite voirie, les commissaires et inspecteurs des halles et marchés, et les inspecteurs des ports. De plus toute force armée, la garde municipale, les trois brigades de sergents de ville, sont à sa disposition. A l’intérieur, la police se trouve partagée en trois divisions, trois bureaux principaux, la sûreté et la liberté publiques, les mœurs et la police secrète politique.

C’est une croyance profondément enracinée chez nous que, pour être agent de police, il faut avoir été voleur. Quelle erreur, grand Dieu! Il y a six années environ cela se passait encore ainsi; mais depuis, la police a bien changé, le noir est devenu blanc, on a badigeonné toutes ses faces. Aujourd’hui l’on est plus difficile pour admettre un employé que pour choisir un préfet de police; du moins, faut-il être plus habile et plus honnête homme. Le candidat à cette déplorable position est scrupuleusement examiné dans sa vie passée et présente, dans son intérieur, dans les actes les plus minutieux de sa pénible existence; s’il a commis quelque délit, il est refusé; s’il en commet durant l’exercice de ses fonctions, il est expulsé, chassé, honni. Dites donc encore après cela que le service de sûreté est fait seulement par des coquins!

Au temps de Vidocq, il est vrai, d’anciens voleurs étaient chargés de se glisser parmi leurs compagnons, de les surveiller, les exciter même et les dénoncer ensuite. Maintenant rien de semblable. Trente-deux agents seulement sont préposés à la surveillance, à la sûreté publique. Ces hommes sont en général choisis parmi ces malheureux qui, n’ayant aucunes ressources, aucuns moyens d’existence, se voient dans la nécessité d’accepter une position plus qu’équivoque et dont ils rougissent presque tous. C’est une amélioration sans doute dans l’état moral de la police, mais c’est peut-être un mal; car ces hommes qui n’ont point les habitudes du métier, qui ne connaissent pas les roueries du voleur, qui ne peuvent le fréquenter, laissent plus facilement échapper les crimes que si, comme autrefois, ils savaient par leurs relations se mettre en rapport avec ces misérables, les suivre dans leurs exploits nocturnes, s’introduire dans le sein de leurs sociétés, les espionner et les faire saisir avant la consommation du forfait. Du reste, la police a bien compris l’impuissance de ces agents; aussi emploie-t-elle une autre sorte d’hommes qui ne lui sont point attachés à proprement parler, mais qui remplissent les fonctions des anciens compagnons de Vidocq. Cette classe de mouches, composée de repris de justice, de voleurs connus, se met en rapport avec les agents de la police, et, bien qu’exerçant aussi pour son compte, donne en sous-main des avis qui mènent souvent à la découverte des coupables. Ces hommes, on les appelle les coqueurs; leur nombre est illimité; c’est en général chez des marchands de vins connus, dans les Romamichels (maisons de voleurs, terme d’argot), que se donnent leurs rendez-vous, et ils placent toujours en avant une sentinelle qu’ils appellent l’indicateur ou le gaffe.

Les agents se répandent dès le matin dans Paris. Les uns sont chargés, comme le célèbre Gody, d’inspecter les tire-bogues (les voleurs de montres dans les goussets), et les écumeurs de boucards (les enfonceurs de boutique); pour cette surveillance difficile l’agent se camoufle (se déguise), tantôt en blouse d’ouvrier, tantôt sous le frac du dandy. Les traits de cette classe de voleurs lui sont connus, et il n’est point de jour où il n’y en ait quelqu’un de pommé marron (de pris en flagrant délit), malgré leurs travestissements. D’autres sont chargés, sous la conduite du chef de sûreté, M. Allard, de la surveillance des crimes et de l’arrestation, toujours si dangereuse, de ceux qui ont fait la grande soulasse (tué pour voler). Lorsqu’un homme est désigné par les coqueurs pour avoir fait suer le chêne sur le grand trimard (assassiné un homme sur le grand chemin), le chef de la brigade de sûreté donne des ordres aux seize agents chargés de surveiller les garnis, et ceux-ci s’informent de la conduite des suspects. On suit leurs pas, on cherche à savoir où ils ont passé la nuit du crime, et si les présomptions prennent de la consistance, on les arrête aussitôt et on les conduit, comme ils le disent en argot, auprès du comte de garuche (le geôlier).

Les agents reçoivent huit francs par arrestation; mais sur ces huit francs, ils sont forcés de payer les coqueurs, et les moutons (les mouchards de prisons), qui leur ont mangé le morceau (dénoncé le crime). Puis les employés de haut grade perçoivent à leur tour une rétribution, un impôt sur cette somme, si bien qu’à chaque arrestation, c’est tout au plus s’il reste trois ou quatre sous au pauvre diable. Cependant, comme on le sait, la police se fait activement; elle ne peut prévenir tous les crimes, mais ils restent rarement impunis. Malgré cela le nombre des agents est trop restreint. On en emploie un grand nombre à la politique, et ceux-là restent ensevelis dans le secret avec les fonds destinés à leur usage; mais la police de sûreté est trop faible. Lorsqu’on vient à penser que, de quatre à six heures du soir, il n’y a pas un seul agent de sûreté pour surveiller Paris, cela fait pitié. Il est sans doute nécessaire qu’ils aient des rendez-vous, des heures de réunions, qu’ils boivent et mangent, mais il faudrait aussi que la moitié au moins continuât sa surveillance.

Chaque nuit la brigade de sûreté fournit à la Préfecture son contingent pour surveiller les rues. Vous les voyez, après minuit, se glisser dans les ténèbres, marchant à pas de loup, sans bruit, comme des démons, enveloppés dans une redingote grise, jamais plus de six, sous les ordres d’un chef, et se précipitant au moindre cri pour protéger les citoyens. A ceux-là je vote des remercîments, ils ont empêché que, par une vilaine nuit de cet hiver, des orphelins (une bande de voleurs) ne me fissent suer le colas (ne m’égorgeassent) en dépit d’un crucifix à ressort (d’un pistolet) que j’avais tiré sur eux; par bonheur, la rousse (la police) arriva, et mes gars se poussèrent de l’air. Il y a quelques années ces rondes de nuit, la bande grise, étaient armées de couteaux poignards; on les a supprimés depuis, et leur principale besogne est de sauver la vie à plus de trente ivrognes par nuit en les retirant du ruisseau, que les voitures, le froid et l’alcool changeraient bientôt en tombeau.

Viennent ensuite les agents chargés des maisons de tolérance, sous la direction du bureau des mœurs. Ceux-là sont principalement occupés à conduire les filles insoumises au dispensaire, et il y aurait encore d’utiles réformes à introduire dans cette administration, si les abus n’étaient plus forts que la voix des écrivains qui, comme Parent-Duchâtelet, ont apporté toutes leurs lumières et tout leur courage à l’amélioration des maisons de tolérance.

Il est inutile de dire que le despotisme est à peu près la seule loi qui gouverne cette classe, proclamée nécessaire par de grands publicistes. Cependant l’arbitraire doit avoir des limites. Si ces femmes numérotées, que la police nomme filles soumises, trouvaient de l’écho près des chefs, elles diraient au préfet entre leurs sourires du jour et leurs larmes du lendemain:—«Oui, nous sommes des parias, nos fenêtres sont cadenassées et nous ne pouvons respirer l’air, ni sentir les rayons du soleil qu’à travers une persienne condamnée par vos règlements; mais que direz-vous cependant à l’employé supérieur qui, établissant sa femme marchande de bonnets, nous imposerait pour prix de concession, d’achalander la boutique conjugale, et prêterait une main complaisante aux abus en fermant les yeux sur un trafic qui change les boutiques en magasins, et les loyers d’un simple employé en maison de campagne?... Mais que sert de nous plaindre; avant de parvenir aux oreilles du chef, notre voix n’est-elle pas étouffée par ses subordonnés?»

Dans son intérieur, la vie de l’agent de police est pénible, sa position au milieu de la société aussi humiliante et aussi méprisée que le crime même. Rentré dans une étroite cellule, nommée à bon droit tabatière, l’agent, séparé du monde par une barrière insurmontable, repoussé de tous avec dégoût comme un espion, isolé par sa position tout exceptionnelle, se trouve seul, sans famille souvent, sans amis, sans lien social, sans estime pour lui-même, et toujours écrasé par le souvenir de la place qu’il occupe vis-à-vis du public. La honte et l’infamie l’enserrent de toutes parts, la société le chasse de son sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris avec sa paye, sans remords, sans regrets, sans pitié: c’est un agent de police, c’est un mouchard, tout est dit avec ce seul mot, et la carte de police qu’il porte dans sa poche est encore un brevet d’ignominie. Chacun se croit en droit de lui jeter de la boue au visage. Le monde est pour lui un pilori vivant où le public le crucifie à toute heure. Il n’est pas même jusqu’aux voleurs qui n’aient honte de cet homme et ne se trouvent aussi le droit d’avoir pour lui des paroles de malédiction et de haine; n’est-ce pas le comble de l’abjection?